A la question “et vous, qu’est ce que vous proposez?”, lorsque l’on critique le système capitaliste, la réponse se trouve à la fois dans des solutions que nous appellerons "citoyennes apolitiques" et d’autres expériences d’un écologisme plus radical.

  1. De l’écologie apolitique

Comme nous l’avons dit, de nouvelles manières de produire et de consommer sont mises en place dans diverses parties du globe. Dans le documentaire Demain, qui a beaucoup fait parler de lui, Mélanie Laurent et Cyril Dion vont à la rencontre de divers collectifs qui s’organisent différemment, autour de questions écologiques. Ce documentaire se veut optimiste et présente différentes formes d’organisation qui tentent de proposer des solutions à la crise environnementale actuelle.

Le documentaire explore tout d’abord la question de la production de la nourriture et nous emmène notamment à Détroit, ville des Etats-Unis qui reposait entièrement sur l’activité industrielle. Lorsque ces activités ont pris fin, la population a chuté et ce sont en grande partie les plus défavorisés qui sont restés. Les habitant.e.s se sont organisé.e.s pour créer leur propre nourriture et la ville a vu fleurir 1600 fermes et est un très bon exemple de la philosophie “do it yourself”.

Nous partons également en Normandie, pour explorer une ferme de permaculture - un mode de production qui prend en compte la biodiversité et les écosystèmes, en laissant le plus de place possible à la nature “sauvage”. En Angleterre, une production citadine de la nourriture, produite dans les rues, où tout le monde peut se servir : c’est le mouvement incredible edible.

Demain, explore aussi la question de l’énergie. Des solutions telles que les panneaux solaires, les éoliennes ou encore une meilleure gestion des déchets sont explorées. On y apprend que l’Islande a presque atteint l’autonomie énergétique grâce à la géothermie. De même pour un village d’Inde du Sud, à travers diverses énergies renouvelables.

On touche superficiellement à une critique du capitalisme, lorsque la question de l’économie est abordée. Divers régions ont créé des monnaies locales (comme le Wir en Suisse pour les PME), qui ne se dépensent que localement et favorisent ainsi le commerce de proximité. Cette monnaie ne peut pas être utilisée par de grandes multinationales.

Une certaine critique politique est également effleurée: le fait que les politiciens répondent moins à leurs citoyen.ne.s qu’aux grandes entreprises qui poussent à toujours plus de croissance.

Ce documentaire a comme intérêt de montrer que des solutions sont possibles, égratignant ainsi l’idée bien implantée que le système capitaliste est le système le “moins pire”. Ce documentaire est donc une bonne introduction à certains enjeux environnementaux. Les différentes activités étudiées par Mélanie Laurent et Cyril Dion nous amènent une expérience précieuse: elles montrent, comment il est possible de s’organiser autrement. Toutefois, la critique du système capitaliste et de la démocratie libérale est très peu abordée, le capitalisme étant à peine nommé. Les expériences citées dans le documentaire sont ainsi limitées d’un point de vue politique. Les personnes qui s’organisent se présentent souvent comme apolitiques.

Bien que ces alternatives proposées dans ce documentaires aient pour objectif de changer le système, elles peinent à dépasser la sphère individuelle. C’est un bon exemple d’injonctions culpabilisatrices pour les individus plutôt qu’une remise en question globale de notre mode de fonctionnement dont nous parlions dans notre premier article. La question n’est alors plus de savoir qui est responsable de mon malheur et de celui des autres, mais que faire pour être heureux. Le présupposé est que l’individu lui-même est responsable. Car peu importe à quel point nos modes de vie sont verts, le capitalisme n’est pas soutenable. Le “capitalisme vert” est une aberration.

Nous pensons qu’il n’est pas possible de répondre à la crise environnementale sans adopter une approche radicale. Nous avons besoin de mettre à bas le système actuel et d’en proposer un nouveau. L’absence de politisation de la lutte pour l’environnement n’est pas sans conséquence. Par exemple, les potagers urbains “sont parfois approchés par les classes aisées comme un passe temps, une manière sympathique et écolo de socialiser, tandis que pour d’autres c’est une question de survie” [1]. Les jardins partagés ont par exemple à Lille été accompagnés de la hausse des loyers environnants. “Cette écologie urbaine, mais au fond bien peu politique, apparaît ici comme un puissant outil de déni des antagonismes de classe, au profit d’une petite bourgeoisie qui renforce sa certitude de penser et d’agir bien. Quand le bien-être à tout prix prend le pas sur la lutte des classes.” [1]

  1. Des expériences d’écologie radicale

“L’écologie sans lutte des classes, c’est du jardinage”. Cette citation, attribuée au désormais défunt syndicaliste brésilien Chico Mendes, actif dans les années 1970, garde encore tout son sens aujourd’hui.

En tenant compte des évolutions climatiques et environnementales des dernières années, nous ne pouvons pas penser la lutte contre le capitalisme sans parler d’écologie et vice versa. Ces dernières années la question climatique a fait son entrée dans le champ politique mondial, mais la rédaction de Radix tient à présenter et exposer des luttes  qui, depuis des années déjà, allient critique écologiste et pratiques radicales à visée anti-capitaliste.

La ZAD de Notre-Dame des landes à Nantes (France) est un exemple qui allie une une logique environnementale et une critique du système capitaliste. Comme on peut le lire sur leur site:

Nos désirs en venant sur la Zone A Défendre étaient multiples : habiter sur un territoire en lutte, ce qui permet d’être proches des personnes qui s’y opposent depuis 40 ans et de pouvoir agir en temps de travaux ; profiter d’espaces laissés à l’abandon pour apprendre à vivre ensemble, à cultiver la terre, à être plus autonomes vis à vis du système capitaliste. En ce sens nous avons toujours affirmé lutter contre l’aéroport ET son monde. Pendant toutes ces années le mouvement d’occupation n’a fait que croître et a participé à la lutte avec ses armes, la résistance physique sur le terrain, le sabotage et l’action directe, aux côtés des autres composantes du mouvement anti-aéroport. Dès lors il s’agit pour nous, qui habitons désormais ici, de faire en sorte que ces terres ne retournent pas à l’agrandissement de grandes exploitations agricoles, de continuer à défendre la richesse et la biodiversité du bocage. Il nous importe aussi de continuer à défendre d’autres manières de vivre, de s’organiser, de continuer à être solidaires d’autres luttes contre l’aménagement capitaliste du territoire et contre toutes les formes de domination. Des voix plutôt que la voix : nous sommes une multitudes de groupes et d’individus avec des idées communes mais aussi beaucoup de différences.” [2]

Les ZAD, c’est de l’action directe, c’est-à-dire transformer sa vie de façon radicale pour se mettre en cohérence. » « Dans les ZAD, toutes les dimensions de la vie ou presque sont impliquées. Il y a aussi une vraie mise en danger », complète Jean-Baptiste Comby, sociologue, maître de conférences à l’université Paris-II Panthéon-Assas. [3]

Le mouvement NO TAV est le “grand frère” de la ZAD, dont ils et elles se sont inspiré.e.s. Il s’agit d’un grand mouvement populaire et de masse présent dans la vallée de Suse, au nord de l’Italie. Cette protestation, qui dure désormais depuis plus de 30 ans, est dirigée contre le projet de construction de la nouvelle ligne à grande vitesse Lyon-Turin.

No TAV signifie “Non au TGV”, en référence aux trains grande vitesse déjà présents en Europe et dans les mondes occidentaux et qui sont censé occuper cette nouvelle ligne afin d’augmenter le flux de marchandises et favoriser les exportations. Au fil des années l’Etat italien a opéré l'expropriation des terrains pour permettre l’avancement des travaux mais il aura fallu l'intervention des forces de l'ordre, à cause de la ferme opposition des membres du mouvement NO TAV, des maires et des citoyens. Il y eut des moments de forte tension entre des manifestants et les forces de l'ordre, qui ont conduit à des nombreuses plaintes contre plusieurs activistes certaines personnes, ainsi que des interdictions de territoire, des peines de prisons et des émeutes féroces aux courant des années. Le succès de ce mouvement vient de sa capacité à intégrer plusieurs formes de lutte et à le faire cohabiter, grâce à un même discours, visant non seulement à protéger le territoire mais aussi à envisager des alternatives sociales, souvent dans une perspective anticapitaliste.

Une autre exemple d’organisation mêlant critique environnementale, dans ce cas-ci animaliste, et politique est celui de l’ALF, ou “Animal liberation front”, est une organisation oeuvrant pour la cause animale un peu partout dans le monde. Ils et elles se distinguent en n’acceptant aucune hiérarchie entre les êtres vivant. Les premiers collectifs se revendiquant de cette mouvance ont vu le jour dans l’Angleterre des années ‘70. La force de ce mouvement vient du choix d’assumer l'anonymat comme méthode pour dénoncer et viser ses cibles, s’agissant souvent des grandes industries exploitant à des fins et degrés différents diverses espèces animales. Ce mouvement fonctionne de manière horizontale sans hiérarchie organisationnelle, ni avec un chef, chaque groupe du front de libération des animaux possède un grande liberté quant au choix de ses propres moyens d’action. Certains de ces moyens peuvent être considérés illégaux, voir clairement “écoterroristes” selon les lois des pays concernés : action directe, sabotage, incendie, blocage, violation de propriété, vandalisme,etc…

Anti-autoritaires et anticapitalistes, adeptes de l’action directe, l’ALF et ses membres se considèrent comme un mouvement révolutionnaire, puisque dans leur quête et leurs pratiques pour en finir avec la souffrance animale, ils et elles brisent la notion de propriété privée, tant dans le domaine légal qu’économique.  

« Dans ALF puis dans ELF, reprend Chansigaud, on trouve une réelle critique du capitalisme. Cependant, ils restent marginaux, non pas tant par leur nombre que par leur positionnement. Ces militants ont tendance à se soustraire à la société. Cela donne les mouvements punks et diverses communautés. Ils peuvent se battre contre la société sans s’y mêler, sans intégrer des syndicats dans les entreprises, par exemple.

Un autre exemple ralliant critique écologiste, antimilitarisme et lutte de classe est celui du mouvement “NO MUOS”.

MUOS étant un acronyme pour Mobile User Objective System, qui est un système de télécommunication militaire de propriété de la marine américaine. Cinq satellites qui orbitent autour de la terre en ce moment même sont reliés à quatre grandes stations, équipées en antennes et paraboles massives, dont une se trouve en Sicile, dans la ville de Niscemi.  Ce système permets les communications et la coordination de tous les systèmes militaires américains à travers le globe, spécialement les drones de guerre.

Cependant déjà depuis une dizaine d’années la population locale et les militants et militantes du No MUOS se sont mobilisés pour faire face à ces installations militaires hautement nocives pour la santé et l’environnement. Ainsi ses membres ont soulevées plusieurs questions quant à la présence et la pertinence d’un tel projet dans les alentours de leur ville. Des actions de blocage ont été menées, des comités de soutien ont vu le jour, les confrontations avec les force de l’ordre et les militaires américains présents ont parfois été très violents mais la participation populaire n’as pas manqué d’augmenter au fil des années. Le mouvement a su rassembler, en ayant un discours en dehors de partis gouvernementaux, différents acteurs et actrices de la politique extra parlementaire : associations culturelles, associations anti-mafia, les jeunes des centres sociaux, des écologistes et des militants pour la paix.

Plus au Nord de l’Europe une autre exemple de lutte environnementale, cette fois-ci liant le mouvement anti-nucléaire et la résistance civile, a pris de l'essor depuis le début des années ‘90. “Castor” est le nom qui a été donné à un type de wagon de train, spécialement conçu pour le transport des déchets nucléaires et des autres matériaux radioactifs. Le gouvernement allemand en accord avec ses partenaires européens utilise ces wagons pour transporter et déposer les scories dans un entrepôt sécurisé dans la ville de Gorleben, dans le nord-est de l’Allemagne. Depuis 1994, chaque année et à la même période la ville de Gorleben, composée de 700 habitants devient un lieu militarisé par la présence d’en moyenne 16’000 policiers et policières venu.e.s de toute l’Allemagne afin de sécuriser le trajet du Castor.

Une partie du mouvement antinucléaire a su garder dans cette région un capacité de mobilisation massive et a su intégrer en son sein différentes manières d’agir. Chaque année plusieurs appels sont lancés dans le but de perturber et bloquer l’arrivée des déchets nucléaires. Les militants et militantes ont répondu présent.e.s en utilisant des tactiques assez diverses entre elles : les camarades autonomes ont choisi l’action directe et le blocage, les membres de la “Clown army” préfèrent perturber de manière non-violente les forces de l’ordre, les militants écologistes font chaine humaine on s'enchaînent directement aux rails, etc. Au delà des actions du jour le mouvement a su garder sa vivacité en créant des comités d’action, de coordination et de soutien afin de continuer le débat et d’approfondir la critique de la totalité du système d’extraction d'énergie actuel.  

A la lumière du lien entre inégalités sociales et crise environnementale (voir la première partie de cette article sur l’écologie), les expériences de communauté écologiques radicales prennent tout leur sens. « La sphère de ce qui est permis en matière de politique et de militantisme se réduit de plus en plus, analyse Vanessa Codaccioni, maîtresse de conférences à l’université Paris-VIII. On ne supporte plus que les gens expriment une revendication si elle ne passe pas par des formes pacifiques et légalistes, comme le vote. On va tout de suite ranger certaines formes de lutte dans la radicalité, dans la violence. La radicalisation militante signifie le passage de méthodes d’action légales à des actions illégales, qu’on assimile aujourd’hui au terrorisme. Le pouvoir cherche dans son appareil législatif les moyens de réprimer un mouvement auquel il ne veut pas répondre, d’où la loi sur les casseurs. Dans l’histoire, les dispositifs de répression ont été déployés pour l’extrême droite, puis tout de suite appliqués à l’extrême gauche. Les réponses ne sont plus politiques ; elles sont répressives. » [3] Or ces formes radicales de militantismes sont parmis les plus innovatrices. C’est sans doute parce qu’elles mettent directement en danger l’hégémonie capitaliste que les Etats la répriment si sévèrement. Elles allient démocratie directe, société décentralisée et technologie au service des égalités sociales et de l’Humain et non plus de la croissance. Il s’agit donc non plus de prendre des mesures pour limiter les dégâts et d’utiliser la technologie comme outil d’asservissement mais de bouleverser notre fonctionnement actuel. Mettre fin les fonctionnements hiérarchiques, de domination et d’exploitation afin de créer des rapports horizontaux et solidaires et utiliser la technologie pour nous libérer tous et toutes de la pénibilité du travail. Murray Bookchin a théorisé cette vision de l’écologie radicale et nous en parlerons dans la troisième partie.

[1] Aude Vidal, Ecologie, individualisme et course au bonheur. Le monde à l’envers: Grenoble 2017, p.87.

[2] https://zad.nadir.org/

[3] Lecoeuvre, C. (2019), "Les écologistes tentés par l'action directe", dans Le monde diplomatique numéro 788, novembre 2019.