De la naissance du PKK à l’arrestation d’Öccalan

Comme expliqué dans la partie 1 de cette série d’articles, le PKK est un acteur politique et social majeur, non seulement en Turquie, mais également dans les régions kurdes dans son ensemble. S’inscrivant dans la lignée des luttes de décolonisation qui éclatèrent progressivement dans de nombreux pays colonisés à partir des années 50, le PKK s’inspira pendant près de 20 ans des théories marxistes-léninistes et révolutionnaires pour réclamer l’instauration d’un Etat kurde indépendant. Au début du 21ème siècle cependant, il se réinventa entièrement, et ouvrit un chemin politique inédit sans pour autant abandonner son ambition de libération du peuple kurde[1].

La naissance du PKK (1er congrès) et coup d’Etat de 1980

Dans les années 70, une myriade d’organisations politiques de gauche ont émergé dans les territoires kurdes de Turquie. En 1975, plusieurs étudiants issus de la gauche radicale de Turquie –dont Abdullah Öcalan– décidèrent de fonder une association [2]. Pendant les trois années qui suivirent, ces étudiants prirent connaissance du terrain politique, social et idéologique des régions kurdes en Turquie. C’est après de nombreux mois de propagande et de réflexion sur la structure existante, qu’eu lieu une réunion dans le village de Lice, près de Diyarbakir, le 27 novembre 1978 pour officiellement fonder une nouvelle organisation, le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) [3]. Le premier congrès réunit une quinzaine de membres.

La méthode revendiquée par le PKK était, conformément aux théories marxistes-léninistes, la violence révolutionnaire. La lutte devait être dirigée non seulement contre l’Etat, mais également contre les bourgeois, qui dans cette région agricole du monde étaient les riches propriétaires terriens. La violence révolutionnaire devait permettre selon le PKK de politiser la population et de lui donner le courage de s’opposer aux forces de l’ordre. La guerre d’indépendance que visait le PKK à cette époque était donc menée par une tactique de guérilla, conformément au modèle vietnamien. Très rapidement les membres de l’organisation se dispersèrent dans les villages et passèrent à l’action pour occuper le terrain politique. Les actions violentes commises par le PKK provoquèrent une vague de répression des forces de l’ordre [4]. En 1979, l’un des membres fondateur du PKK, Sahin Dönmez, fut capturé et torturé. Inquiet de la situation et des aveux de Dönmez, Öcalan quitta clandestinement la Turquie en juin 1979 pour sa sécurité. Il se rendit en Syrie où il s’installa pour continuer son travail politique. La Syrie devint le nouveau quartier général du commandement du PKK[5].

Le contexte politique en Turquie durant la fin des années 1970 était des plus tendus : un nombre importants d’organisations politiques de gauches avaient vus le jour et étaient prêtes à prendre les armes pour leur libération. En réponse, l’Etat arma des organisations d’extrême droite (par exemple celle des « loups gris », connus aujourd’hui sous le nom de MHP) [6]. Ainsi, en décembre 1978, le « massacre de Maras » mené par l’extrême droite extermina un millier d’Alévis (pratiquants d’une branche de l’Islam): il est un exemple flagrant de la politique menée par l’Etat. L’armée n’intervient pas et observa le massacre pendant 3 jours durant.

Le 12 septembre 1980 cependant, qu’un coup d’Etat, mené par les généraux turcs, changea la donne. Souhaitant exterminer la menace communiste, des dizaines de milliers de personnes furent arrêtées, amassées sur les places publiques, humiliées collectivement et torturées. Celles qui étaient soupçonnées d’être des militant-e-s furent conduits en prison et torturés quotidiennement. Quatre cadres du PKK furent arrêtés lors de ce coup d’Etat et subirent des tortures ; ils finirent par se suicider en prison. La détention des prisonniers ne se fit cependant pas sans résistances. En effet, plusieurs grèves de la faim se déclenchèrent pour exiger de meilleures conditions de détention, mais elles ne débouchèrent sur aucune amélioration concrète de la situation. Ce contexte d’instabilité politique et de forte répression dissuada un bon nombre d’organisations de gauche de poursuivre leurs activités. Le PKK ne s’en sorti pas trop mal car la plupart de ses militants n’étaient pas en Turquie lors du coup d’Etat. En effet, en 1979, constatant le manque de formation militaire de ses militants, le PKK en envoya une bonne partie dans les rangs du FPLP (front populaire de libération de la Palestine) ; ils furent ainsi épargnés des exactions de 1980. Le PKK chercha par la suite à créer des alliances avec d’autres organisations de gauche révolutionnaire afin de créer des coalitions contre l’Etat turc.

Appel à la lutte armée (2ème congrès)

C’est lors de la tenue de son deuxième Congrès, en 1984, que le PKK officialisa l’appel à la lutte armée contre l’Etat turc. Des milliers de jeunes kurdes, femmes et hommes, quittèrent le nord de la Syrie pour rejoindre la guérilla du PKK. Le 15 août 1984, les premières attaques contre des installations militaires turques eurent lieu, depuis les bases du PDK (Parti Démocratique du Kurdistan) dans le nord de l’Irak. Les dirigeants turc répondirent rapidement à ces attaques en promettant l’élimination des « bandits ayant échappé au coup d’épée » de 1980. Cependant, cette menace ne pu se concrétiser et la population locale kurde paya un lourd tribut.

L’organisation de la lutte armée du PKK commence officiellement en août 1984 avec la création d’« unités de libération du Kurdistan », le HRK. Celui-ci était alors dirigé par un état-major de 10 personnes et possédait trois unités de « propagandes armée » qui attaquaient les villages considérés comme des villages de traitres et de « collabo ». La propagande auprès des villageois était un pan important de la stratégie politico-militaire du PKK. Elle cherchait à obtenir un soutien populaire face à la dure répression de l’Etat turc. L’Etat turc obtint rapidement de l’Irak le droit de poursuivre les guérilleros dans le territoire irakien sur 10 kilomètres à l’intérieur des terres irakiennes. Öcalan était à cette époque le seul responsable de la stratégie militaire du PKK. Réfugié en Syrie, il continua cependant de diriger le parti, dans sa base à Damascus. En 1985, Ocalan proposa de passer à des actions plus ambitieuses et dangereuses que celles pratiquées. Ce choix stratégique fut un échec et les pertes humaines du côté des militants kurdes furent nombreuses, ne laissant presque plus d’unités militaires dans les régions kurdes de Turquie[7].

Renforcement et organisation des milices armées et guerre de propagande (3ème congrès)

Le troisième congrès du PKK s’ouvrit en 1986 sur le constat alarmant d’échec stratégique et de manque d’unités militaire. Il décida de la création d’une guérilla structurée, en créant d’une part l’armée de libération nationale du Kurdistan, l’ARGK, et d’autre part en officialisant le front de libération du Kurdistan, l’ERNK, organisation populaire en lien avec le civil, mise sur pied depuis 1985. Il fut décidé également que tout incarnation de l’Etat colonialiste turc devrait être combattue : la police, les militaire, les collaborateurs, les structures étatiques (même les instituteurs et fonctionnaires). La réponse des autorités turques consista en un durcissement de la répression non seulement contre les militants mais également contre les villageois n’acceptant pas de coopérer. Le gouvernement turc développa également un arsenal de propagande visant à décrédibiliser le PKK comme une organisation terroriste responsable des massacres des civils.

En août 1989, le chef d’état-major de Turquie, Necip Toruntay, fit une déclaration de guerre aux « terroristes séparatistes ». Cette déclaration accéléra la destruction et l’évacuation des villages, notamment le long de la frontière avec l’Irak où il fut décrété une « zone de sécurité » cachant une politique de la terre brûlée (tactique consistant à détruire les ressources, moyens de production, infrastructures, environnement pour les rendre inutilisable par l’adversaire). Parmi les mesures mises en place par les militaires dès les années 90, l’on peut mentionner : l’interdiction d’organisations légales kurdes (journaux, syndicat, associations kurdes furent interdites et dissoutes), l’évacuation forcée des villages et la mise en place d’une politique de dépeuplement (ainsi aujourd’hui il est estimé que plus de 3'500 villages ont été supprimés), la répression de toute manifestation notamment par l’assassinat des participants ; on estime des centaines de civils tués et 30 villages bombardés [8] pour stopper les soulèvements populaires, la disparition des leaders et intellectuels locaux grâce à la création d’agences de sécurité spéciales, et le déplacement massif des populations rurales (5 millions de kurdes ont été déplacés afin de les forcer à s’assimiler à la société turque). Un épisode particulier marque également les années 90 : le Serhildan ou « l’intifada kurde » comme l’appellent certains[7]. Ces événements radicalisèrent la population kurde qui, ne craignant plus les forces de l’ordre, s’organisa en un mouvement populaire. Ce dernier, inquiétant les dirigeants turcs, furent soumises à des ripostes violentes, renforçant également la détermination de la population. A partir des années 90, la lutte armée prit la tournure d’un soulèvement populaire.

Les bouleversements géopolitiques et géostratégiques (4ème congrès)

Le 4ème Congrès du PKK en 1990 pris place dans un contexte international en plein bouleversement avec la fin de la guerre froide et la coalition américaine prête à s’attaquer à l’Irak de Saddam Hussein (qui avait envahi le Koweït et déclenché la guerre du golf). Le PKK décida qu’il était le moment d’instaurer le bourgeon de ce qui serait l’Etat indépendant kurde, et que pour cela, il fallait déloger le PDK d’Irak (qui collaborait avec les Etats-Unis). L’absence de pouvoir fort dans la région avec la crise du golf était une opportunité pour le PKK d’occuper le terrain politique. Le PKK passa donc à une phase de guerre de mouvements et s’ouvra alors une période de relations tendues avec le nord de l’Irak. Le PKK, malgré ses tentatives de gagner du terrain politique en Irak s’est retrouvé au cours des années 90 à plusieurs reprises en échec face au PDK et à ses soutiens turcs et étatsuniens[8]. En 1993, le PKK créa l’armée des femmes, le YAJK. Cette unité militaire non-mixte pour les femmes résultait des difficultés rencontrées par les combattantes dans les structures traditionnelles patriarcales de la guérilla. Cette organisation développa des principes d’organisation autonome pour les femmes, de direction partagé (au moins une femme à la tête de chaque unité de direction), et de participation minimale de 40% des femmes dans tous les domaines de la vie sociale. Les réflexions, analyses et principes développés par le mouvement des femmes seront par la suite au centre des autocritiques faites par le PKK et elles seront une base idéologique pour les développements théoriques du 21ème siècle [9].

L’arrestation de Abdullah Öcalan (5ème congrès)

Le 16 février 1999, le premier ministre turc annonce la capture de Abdullah Öcalan. Lors de l’annonce de l’arrestation, se tenait justement le 6ème congrès du PKK au nord de l’Irak. Ce dernier fut interrompu et des mesures d’urgence furent prises : afin de maintenir et de protéger l’unité organisationnelle du PKK, les membres élurent un comité présidentiel composé de sept membres ; les forces armées du PKK furent par ailleurs autorisées à déployer des moyens militaires pour riposter à l’arrestation de leur leader.

Depuis qu’il avait quitté le territoire turc en 1979, Öcalan était recherché par le gouvernement turc. C’était donc la fin d’une traque de 20 ans qui avait été annoncée en février 1999. De 1979 à 1998, Öcalan s’était réfugié en Syrie où il continuait à diriger la stratégie politique du PKK. La Turquie étant devenue membre de l’OTAN, elle gagna un poids politico-militaire important dans les négociations internationales et bénéficia d’une aide logistique des services secrets d’autres pays occidentaux, notamment des Etats-Unis et d’Israël. En octobre 1998, suite aux pressions politiques de la Turquie, la Syrie exigea le départ de Öcalan de ses territoires. Ce dernier rechercha le refuge dans différents pays. Il passa notamment par l’Italie, la Grèce et la Russie mais l’OTAN ayant annoncé la recherche du leader kurde, il lui était impossible trouver refuge dans ces pays. C’est finalement au Kenya, à Nairobi, qu’il trouva un refuge politique temporaire à l’ambassade grecque. Le 15 février 1999, alors qu’il se déplaçait de l’ambassade à l’aéroport, il fut capturé par les services secrets turcs, aidés par leurs homologues américains, la CIA[9] ; et selon Öcalan, les services secrets israéliens du Mossad. Öcalan dénonça à plusieurs reprises le complot international dirigé contre lui dans l’orchestration de son arrestation.

L’annonce de cette dernière eut un retentissement international. Dans les régions kurdes de grands soulèvements et manifestations éclatèrent. Mais dans les pays européens où la diaspora kurde s’était installée, il eut également de nombreuses manifestations, soulignant le caractère transnational de la question kurde. Condamné à priori à la peine de mort, Ankara dû revoir ses positions face à une pression internationale importante et notamment en vue de sa future intégration à l’Union Européenne. Öcalan fut finalement condamné à la prison à vie et incarcéré dans la prison à haute surveillance de Imarah sur l’île Marmara (Turquie). Le dossier politique et juridique autour de l’arrestation et de la détention de Öcalan fut dénoncé par de nombreuses institutions car il dérogeait au droit international et aux libertés et droits fondamentaux de l’individu. Encore aujourd’hui, le traitement réservé à Öcalan est considéré comme illégal sous de nombreux aspects[10].

Malgré son enfermement et des conditions de détention difficiles, Öcalan pu communiquer au compte-goutte avec le monde extérieur. C’est  à travers deux moyens qu’il pu ainsi communiquer: d’une part ses avocats, qui étaient en théorie autorisés à lui rendre visite pendant une heure chaque semaine (même si ce droit n’a régulièrement pas été respecté) et d’autre part, à travers ses textes de défenses dans les différentes cours de justices dans lesquelles il a été appelé à comparaître. Incontestablement, l’arrestation de Öcalan marqua une rupture importante et un bouleversement dans le mouvement et l’histoire kurde. La diffusion de ses textes de défense marquèrent une rupture radicale avec la politique menée jusqu’là et entraina une mécompréhension voire un retrait de certains militants du PKK, pensant qu’Öcalan avait alors abandonné le projet de libération nationale du peuple kurde.

Dès la publication des premiers textes de défense de Öcalan, ce dernier proposa une analyse du contexte politique de la Turquie, et notamment des actions politiques du PKK. Il condamna le « Socialisme Réel » de l’URSS et les méthodes de guérillas révolutionnaires du PKK. À l’inverse des stratégies politiques que lui-même avait dirigées jusque là, il prôna l’instauration et l’approfondissement de structures démocratiques et la mise en place d’un système d’ «autonomie démocratique».

A suivre, Problèmes internes et changement de paradigme.

[1] Bance

[2] Bance

[3] APA http://apa.online.free.fr/article.php3?id_article=41#top

[4] Knapp et al.

[5] APA

[6] APA

[7] APA

[8] Knapp et al.

[9] APA

[10] Voir les différents manquements au droit international et truc: http://www.cetim.ch/proc%C3%A8s-%C3%B6calan-en-turquie/