Problèmes internes et changement de paradigme

Le PKK, et les problèmes internes

Dès le début des années 90, Abdullah Öcalan émit des critiques face à la politique du PKK. Il tenta de négocier des accords de paix avec l’Etat turc en 1993, 1995 et 1998 constatant l’échec constant d’une politique de guérilla et établissant le bilan des civils tués. Ces propositions de trêves restèrent cependant unilatérales. L’Etat turc refusa de discuter « la question kurde ». C’est finalement lorsqu’Öcalan se fit capturé qu’il entreprit la révision entière des politiques du PKK et qu’il rédigea une sévère autocritique[1]. Revenons un cours instant sur les critiques qu’il émit concernant les activités politiques du PKK. Celles-ci rentreront en écho avec les nouveaux paradigmes et leurs implications théoriques.

Les écrits de Öcalan dans ses textes de prison [2] sont particulièrement éclairants pour comprendre ce qui se tramait derrière l’image de l’inflexible organisation révolutionnaire marxiste-léniniste. Ainsi, il nous explique que plus le mouvement prit de l’ampleur, plus les problèmes commencèrent à émerger : des questions de pouvoir, d’impunité, de violence et de hiérarchie. La problématisation de la situation des kurdes était d’une telle nécessité que de nombreuses personnes qui rejoignirent le PKK et gravirent rapidement les échelons hiérarchiques se trouvaient dans les faits bien éloignés de l’idéologie socialiste.

Ainsi, Öcalan raconte comment le PKK s’est retrouvé « infesté » de nationalistes kurdes, de mentalités féodalistes et autres personnes assoiffées de pouvoir ; comment durant la fin des années 80, des abus systématiques de pouvoir et de violences se propagèrent dans l’organisation, allant même jusqu’au meurtre de l’un de leur membre [3]. Öcalan raconte qu’entre 1987 et 1988, l’on peut qualifier de « pratiques de gangs » les agissements de membres du PKK. Des actions de brigandages étaient fréquentes, des actions sans aucun lien avec la résistance étaient menées et finalement les valeurs même du PKK étaient ignorées. Les femmes combattantes kurde ont elles tout particulièrement été les cibles de mentalités rétrogrades et machistes. Öcalan critique également la tactique militaire choisie. Il déplore que l’auto-défense du peuple n’ait alors même pas été garantie. Les actions n’étaient plus réfléchies dans une perspective de libération nationale et de protection du peuple. Certains membres du PKK sont allés même jusqu’à chercher à provoquer l’autodestruction interne de l’organisation. Tous ces problèmes, nous explique Öcalan, découlent d’une erreur en particulier, qu’il reconnaît avoir commise: reprendre le socialisme, comme opposé au nationalisme, mais qui reposait en réalité sur les mêmes bases: la création d’un Etat fort et le maintien de privilèges et intérêts de classes dirigeantes. Cette critique est celle qui le mènera à proposer un système sans Etat, que vous pouvez découvrir ici.

Öcalan expliqua également que les bases idéologiques des militants du PKK n’étaient pas solides, que la formation intellectuelle et théorique était largement insuffisante et qu’il manquait une analyse et une réflexion plus poussée de la question de la libération nationale. L’expansion exceptionnelle du PKK n’était pas due à une pertinence idéologique ou à ses méthodes, mais principalement au besoin de problématiser la question kurde car « personne ne s’y intéressait ». Ces analyses et conclusions seront les idées motrices de la recomposition théorique qu’il proposera plus tard.

Malgré ses tentatives de faire émerger ces critiques lors des années 90, c’est finalement à partir de son arrestation qu’Öcalan décida de radicalement s’éloigner avec les politiques menées jusque là [4]. Lors de sa première comparution à la Cours de Justice d’Ankara, qu’il dénonce par ailleurs comme ayant été une mise en scène, il dévoile les prémices de son plan d’action théorique et politique : la libération du peuple kurde ne passera pas par le conflit armée offensif, ni par un Etat kurde indépendant, elle sera à chercher dans l’approfondissement de la démocratie et de ses outils, à l’intérieur même des Etats dans lesquels les kurdes se trouvent.

L’histoire du PKK, depuis 1999, est donc ponctuée au rythme des différents écrits et recommandations d’Öcalan.

Les difficiles périodes de restructuration

Décidant de suivre la voix d’Abdullah Öcalan, le PKK connu entre 1999 et 2003 une période d’instabilité ponctuée par des changements et des transformations idéologiques, structurelles et méthodologiques importantes. Après la parution des premiers textes d’Öcalan, un congrès du PKK prit place en janvier 2000 pour discuter de comment établir une nouvelle ligne politique, basée autour du projet démocratique [5]. Durant ce congrès, d’importants changements furent décidés. Ces derniers n’ont pas été de l’ordre de simples ajustements techniques, mais plutôt de profondes remises en question et de changements stratégiques majeurs. Sur le plan idéologique par exemple, une période de rééducation des militant-e-s fut mise en place, accordant une place importante aux mouvements des femmes. Sur le plan militaire, le cessez-le-feu fut de vigueur ; les activités militaires cessèrent en Turquie et les anciennes structure d’armée, ARGK et ERNK, furent dissoutes et remplacées par deux nouveaux corps : le HPG et YDK. L’Etat turc profita par ailleurs de ce retrait militaire en Turquie pour assassiner près de 500 combattants du PKK.

En 2002, un second congrès décida que la structure politique du PKK était devenue désuète pour le nouveau projet démocratique. Le congrès décida de lancer une nouvelle organisation, le KADEK qui conserverait les structures du PKK mais le remplacerait. En 2003, les Etats-Unis envahissent l’Irak et mène à la chute du régime Baas. Un nouveau rapport de force dans les zones kurdes d’Irak fut établi et les kurdes irakiens obtinrent une opportunité sans précédent, celle de pouvoir acquérir leur indépendance politique dans la région. Ce changement politique eut un impact non négligeable sur la population kurde car l’autonomie du nord de l’Irak devint un centre d’attraction pour de nombreux kurdes.

De 2003 à 2005 : PKK or not PKK

Lors d’un congrès en 2003, le KADEK changea encore de nom pour devenir une structure différente, le Kongral-Gel (Congrès des peuples). Cette structure transrégionale et trans-étatique cherche à rallier toutes les parties et organisations du Kurdistan ensemble Ceci excluant la partie irakienne kurde, d’obédience idéologique barzaniste. C’est à dire que Massoud Barzani, alors dirigeant du Kurdistan autonome Irakien n’avait pas les mêmes aspirations que les autres organismes du Kurdistan [6]. Son idéologie capitaliste, nationaliste et patriarcale était un premier frein, et Barzani ne soutint pas les Kurdes des autres régions dans leur lutte émancipatrice.

Le Kongra-Gel est aujourd’hui l’organe exécutif des régions autonomes kurdes. comme une organisation parapluie. Il fut affirmé lors de ce congrès que le mouvement kurde ne chercherait pas à constituer un Etat kurde indépendant, mais rechercherait la négociation d’accords de paix. Le mouvement kurde connu à ce moment-ci l’un des clivages les plus importants de son histoire. En 2004, le parti pro-kurde perdi des votes populaires (en comparaison avec les voix obtenues en 1999) et plusieurs villages kurdes tombèrent entre les mains du parti islamique au pouvoir en Turquie, l’AKP[7].

Plusieurs mesures furent alors nécessaires pour dépasser cette crise interne et externe. Seulement quatre mois après sa création, le Kongra-Gel tenu une séance exceptionnelle pour tenter de trouver une solution à la question de la division interne. Öcalan, qui continuait à suivre les actualités du PKK, tâcha d’apporter des éléments théoriques et conseils politiques à travers ses textes de défenses. Dans son texte à la Cour de justice d’Athènes, il appela à la refonte du PKK afin de préserver ses militant-e-s suite à la période de crise. La refonte du PKK fut officialisée en 2005 sur des bases idéologiques substantiellement différentes. Le nouveau PKK ne prit pas le rôle d’un parti d’avant-garde issu du modèle classique léniniste, mais fut repensé comme un groupe de pouvoir idéologie et philosophique, principalement cherchant à susciter la participation populaire et à conserver ses militants dans le processus révolutionnaire [8]. Le Kongra-Gel fut maintenu avec ses fonctions spécifiques. Le PKK désirait également laisser les activités militaires et politiques aux organisations politiques de chaque région. Öcalan soutint également la création de partis politiques pro-kurdes et d’organisations politiques « parapluie » afin de réunir les partis progressistes turcs et parti kurdes. Ainsi, lors de ce congrès, le KCDK, organisation active parmi la diaspora kurde fut créée. Un nouveau parti pro-kurde fut également mis sur place, le DTP. Sur le plan politique, à partir de 2005, le PKK se concentra sur des campagnes civiles, comme par exemple le droit à l’éducation en langue kurde, et la campagne pour la libération d’Öcalan. Avec l’élection d’un groupe de 21 députés DTP dans les élections nationales de Turquie en juillet 2007, les politiques kurdes se sont d’avantage intégrés dans l’agenda politique turc. Le DTP commença à soutenir et demander la réalisation du projet d’autonomie démocratique, prônée par Öcalan.

Le cessez-le-feu unilatéral décrété par le PKK en 1999 toucha à sa fin en juin 2004. Le gouvernement turc refusant catégoriquement de négocier des accords de paix, l’aile militaire du PKK, le HPG, annonça sa décision d’appliquer une ligne politique militaire plus active. Cette ligne militaire a été définie non pas comme une stratégie offensive, qui reviendrait sinon à une déclaration de guerre, mais comme une stratégie défensive, c’est-à-dire à la mise de place de moyens d’auto-défense face aux mesures étatiques violentes prises à l’encontre des kurdes. Le clash entre les guérillas kurdes et les forces armées turques repris depuis 2004, atteignant un pic en 2007 et 2008. Le gouvernement turc s’affaira d’une part à raffermir ses relations avec les Etats-Unis pour obtenir leur soutien et écraser la résistance kurde[9].

En novembre 2007, le premier ministre turc rencontra ainsi le président des Etats-Unis afin de négocier l’ouverture d’un espace aérien au nord de l’Irak pour que les troupes militaires turques puissent attaquer les bases militaires de la guérilla kurde. Un accord d’échange d’information entre les services secrets des deux Etats fut également conclu. D’autre part, inquiet de la perte de contrôle politique et la prolifération de partis politiques progressistes et/ou pro-kurdes, le gouvernement turc chercha à interdire et criminaliser les partis politiques pro-kurde à travers divers moyens de propagande et d’actions violentes.

L’expérience démocratique du Rojava

Avec les mouvements du printemps arabe au Moyen-Orient, la Syrie fut bientôt elle aussi en révolte[10]. L’organisation jumelle du PKK, le PYD de Syrie, profita du vacuum laissé dans le nord par l’Etat syrien occupé à combattre les rebels au sud du pays, pour créer la région autonome du Rojava. Composé de trois cantons, Afrîn, Cizîrê et Kobanê, le Rojava fut le premier lieu où les idées de confédéralisme démocratique d’Öcalan ont pu être mises en pratique. Une coalition d’organisations de gauche se regroupa sous l’organisation du TEV-DEM, le mouvement pour une société démocratique. On dit que la révolution du Rojava a été une révolution silencieuse car aucune résistance n’a été rencontrée. Le soir du 18 au 19 juillet 2011, les organisations politiques non étatiques de la région se sont organisées pour se rendre dans les bâtiments de l’Etat et demander aux fonctionnaires de se rendre. Etant donné le soutien populaire et l’isolement des fonctionnaires de l’Etat, ces derniers n’exprimèrent aucune résistance. Ils furent libres de rester ou partir, sans subir aucune violence physique.

Inquiet de la situation du Rojava, le premier ministre turc, Erdogan, accepta finalement en 2013 de négocier un accord de paix avec le PKK. Cette prétendue avancée n’a été en réalité qu’une stratégie politique pour élargir son électorat en vue des élections présidentielles de 2014. Aucune mesure demandée par les kurdes n’a, dans les faits, été appliquée. Juste après son élection de 2014, les accords de paix ne semblaient soudainement plus d’actualité. C’est également en 2014 que Daesh attaqua le Rojava, pendant que le gouvernement turc s’assit et observa les affrontements. Ce dernier fut même accusé de collaborer avec les membres de Daesh en les laissant par exemple traverser sa frontière pour rejoindre les régions autonomes kurdes, ou en laissant des camps d’entrainement djihadistes prendre place sur son territoire[11].

La lutte des forces armées kurdes entre septembre 2014 et juin 2015 contre les djihadistes attira l’attention internationale sur ce qu’il se passait dans la région. Pour la première fois, les kurdes étaient au centre de l’attention médiatique occidentale. La fascination des combattantes kurdes femmes était également un élément de cet « intérêt soudain », non exempts d’un certain orientalisme sexiste. Des amalgames avec les forces armées irakiennes furent également largement véhiculés par la presse occidentale.

Des militants internationalistes rejoignirent bientôt les milices du « bataillon international »[12], groupe armée internationaliste soutenant la lutte des kurde, sur un modèle similaires au internationalistes lors de la guerre d’Espagne.  La gauche occidentale s’empressa de se positionner vis-à-vis du PKK, du YPG et de la révolution du Rojava. Entre amalgames, orientalismes, idéalismes, dogmatismes ou simple incompréhension des enjeux du Moyen-Orient, les positions et débats autour des idées d’Öcalan et de l’expérience du Rojava prirent une tournure manichéenne avec des positionnements dichotomiques absolus « pour » ou « contre » la révolution du Rojava.

Pour en savoir plus sur le système mis en place au Rojava, vous pouvez lire nos textes sur le confédéralisme démocratique en commençant par introduction.


[1] Knapp, M., Flach, A. Ayboga, E. (2016) Revolution in Rojava, Democratic Autonomy and Women's Liberation in Syrian Kurdistan. London: Pluto Press.
[2]Öcalan, A. (2007) Prison writings. The roots of civilisation. London: Pluto Press.
[3] idem
[4]Bance, P. (2017) Un autre futur pour le Kurdistan? Municipalisme libertaire et confédéralisme démocratique. Editions Noir et Rouge: Paris.
[5] APA, Historique du PKK, consultable en ligne  http://apa.online.free.fr/article.php3?id_article=41#top (consulté le 11.03.2019).
[6] Öcalan, A. (2011) Prison writings. The PKK and the kurdish question in the 21st century. London: transmedia publishing.
[7] idem
[8]Knapp et al.
[9] idem
[10]Bance
[11] Öcalan, A. (2011) Prison writings. The PKK and the kurdish question in the 21st century. London: transmedia publishing.
[12]Bance