Radix vous a déjà présenté plusieurs articles analysant le système du confédéralisme démocratique, écrits de manière aussi accessible que possible. Nous allons maintenant vous proposer une série d’articles traitant de l’histoire du peuple kurde et du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) de manière plus poussée que dans le texte d’introduction. Le but étant d'approfondir l'histoire du peuple Kurde en utilisant des notions abordées dans d'autres articles publiés, touchant notamment à l'Etat-nation et à la lutte contre le capitalisme. Nous nous concentrerons sur les Kurdes du Rojava et et de Bakûr (dans les Etats syriens et turcs). Ces trois textes seront détaillés, nécessitant une attention poussée, mais ne vous laissez pas décourager, car ils permettent une meilleure compréhension des enjeux géopolitiques, expliqués de manière aussi simple que possible sans pour autant perdre trop de contenu.

Histoire du peuple Kurde

Il est important de s’étendre un moment sur l’histoire du peuple kurde pour apercevoir les enjeux politiques et sociaux du vingtième siècle, et, il est nécessaire de retracer l’histoire du PKK, organisation politique qui a largement influencé les politiques stratégiques du Moyen-Orient et qui est toujours un acteur clé dans la transformation de la société dans les régions kurdes. Cette histoire nous en apprend beaucoup sur la place des kurdes -comme minorité opprimée- et sur les moyens de lutte mis en place avant le vingt-et-unième siècle, importés des luttes de décolonisation. La transformation politique, structurelle et idéologique qu’a adopté le PKK est inédite et elle comporte des ressources particulièrement enrichissantes pour les mouvements classiques de la gauche traditionnelle européenne.

Fin de l’Empire Ottoman et réagencement du Moyen-Orient d’un point de vue international

Le mot « Kurdistan » (terre des kurdes) est apparu la première fois dans des textes arabiques durant le douzième siècle. Il désigne une région du Moyen-Orient où vivent les kurdes. Historiquement, l’on peut situer la région connue sous le nom de Kurdistan dans la partie Est de l’empire Ottoman, c’est-à-dire dans les abords des Etats actuels de Syrie, de Turquie, d’Iran et d’Irak. Dans le kurde kurmanji, ces quatre parties du Kurdistan sont définies comme : la Bakur (au nord dans l’Etat turc), le Bashur (au sud dans l’Etat iraquien), le Rojava (à l’ouest dans l’Etat syrien) et le Rojhilat (à l’est dans l’Etat iranien). Les kurdes représentent le troisième groupe ethnique de la région du Moyen-Orient, après les arabes et les turcs. Ils possèdent leur propre langue, le kurde, qui se décline sous différents dialectes. La région dans laquelle ils se sont historiquement établi possède un potentiel géostratégique important et des ressources naturelles en abondance, notamment des réserves de pétrole. Les réagencements géostratégiques depuis la fin de l’empire Ottoman sont des éléments déterminants pour aborder le contexte politique kurde du vingt-et-unième siècle.

À la fin de la première guerre mondiale, après la chute de l’empire Ottoman, débuta la période de colonisation occidentale du Moyen-Orient. Les britanniques, les français et leurs alliés se divisèrent l’empire selon leurs différents intérêts en traçant des frontières arbitraires et en favorisant la prise de pouvoir par une élite bourgeoise contrôlée et triée selon les appartenances religieuses et ethniques des populations [1]. Les kurdes tentèrent de négocier un Etat qui leur serait propre, mais sans succès[2]. Ainsi, ils se retrouvèrent divisés à l’intérieur de différents Etats instables aux aspirations idéologies nationalistes ne reconnaissant pas leur identité. Ces Etats, cherchant à homogénéiser leur population –« un peuple, une langue, une culture, un Etat » – prirent des mesures contre l’existence des kurdes allant de l’assimilation forcée jusqu’au massacre de civils et à la destruction de villages entiers [3]. Ainsi, en 1923, la République de Turquie fut fondée, embrassant une idéologie nationaliste turque, le « kémalisme ». Toute référence à une identité ou une culture non-turque (alawite, kurde, etc.) fut criminalisée. L’usage de la langue kurde fut également interdit. Le soulèvement du peuple kurde ne se fit pas attendre: dès les années 1920 et 1930, une série de révoltes éclata ; elles furent cependant toutes durement réprimées sous le gouvernement autocratique de Mustafa Kemal, faisant ainsi des dizaines de milliers de morts [3].

Avec la création de l’Etat syrien, sous mandat français jusqu’en 1946, il en fut de même. Un soulèvement de kurdes syriens en 1930 plaça même la ville de Damascus directement sous contrôle de l’Etat français. Après la deuxième guerre mondiale, les troupes françaises (sous pression internationale) se retirèrent de Syrie et la République de Syrie fut proclamée, entraînant une période d’instabilité politique ponctuée par une vingtaine de coups d’Etat et contre coups d’Etat entre 1949 et 1956. Des statuts spécifiques furent inventés pour discriminer et ôter les droits de nombreux kurdes[4].

Après la deuxième guerre mondiale, les grandes puissances européennes et les Etats-Unis, bien que officiellement hors du territoire, étaient cependant encore largement impliquées dans les affaires politiques des pays du Moyen-Orient afin de maintenir leurs intérêts dans la région. Dans le contexte de la guerre froide, les Etats-Unis apportèrent un soutien important à divers coups d’Etat dans des pays où des mesures progressistes étaient mises en place [5]. En réponse à ces politiques coloniales et à la création de l’Etat d’Israël, le courant « panarabique » prit son essor, notamment en Egypte avec la prise de pouvoir de Nasser en 1952. Ce courant idéologique chercha à créer une « République Arabe Unie », une union des Etats arabes sous une seule et même République. Son but était que les pays arabes se défassent des élites locales instrumentalisées par les grandes puissances et s’unissent ensemble en une nation panarabique anti-impérialiste. L’idéologie du panarabisme prônait un Etat central fort couvrant tous les secteurs de la société. Cet Etat agirait dans l’intérêt de toutes les classes, avec un volet social conséquent, et amènerait ainsi les idées socialistes et capitalistes ensemble sous la bannière du nationalisme. Il mettrait en place des réformes agraires et veillerait à interdire les syndicats ouvriers afin de mettre fin à toute opposition communiste. Bien entendu, le panarabisme devait également éradiquer l’opposition kurde, représentant une menace au nationalisme arabe. Cette tentative de dessiner un Moyen-Orient arabe et nationaliste fut cependant vite mise en échec par Israël et ses alliés. Ceux-ci soutinrent les coups d’Etat plaçant des dictateurs réactionnaires à la tête des Etats du Moyen-Orient. Ces nouveaux régimes dictatoriaux entretinrent des politiques répressives à l’égard des minorités kurdes sur leurs territoires [6]. Ainsi, depuis le début du vingtième siècle, le peuple kurde a été un peuple nié de droits et même d’existence, se trouvant à l’interstice des différents intérêts nationaux, internationaux et coloniaux. Souvent instrumentalisés par des grandes puissances, les kurdes ont été presque constamment trahis par leurs alliés circonstanciels, et ils se sont retrouvés seuls à résister contre des formes d’oppression multiples.

A suivre, De la naissance du PKK à l'arrestation d'Öccalan


[1] The Kurdish Project (2017) "Syke Picot Agreement", accessible sur https://thekurdishproject.org/history-and-culture/kurdish-history/sykes-picot-agreement/ consulté le 11.11.2017.
[2] Après la 1ère Guerre mondiale, le traité de Sèvres prévoyait une indépendance pour les kurdes sur un territoire relativement grand. Ces accords furent revus 3 mois plus tard lors de l’élaboration du traité de Lausanne, après que les kémalistes aient triomphé face aux grecs et alliés. Ce traité décida des frontières actuelles de la Turquie, Syrie, de l’Iran et l’Irak.
[3]APA, Historique du PKK, consultable en ligne  http://apa.online.free.fr/article.php3?id_article=41#top (consulté le 11.03.2019).
[4] Knapp, M., Flach, A. Ayboga, E. (2016) Revolution in Rojava, Democratic Autonomy and Women's Liberation in Syrian Kurdistan. London: Pluto Press.
[5] Knapp et al.
[6] Knapp et al.