De l'inclusion et de l’exclusion au Rojava

Prérequis conseillé pour ce texte: Introduction et Kurdistan: le système politique

L'inclusion et l'exclusion dans la théorie

Au sein de tout système qui se veut démocratique, que ce soit une démocratie libérale (qui fait habituellement office de référence en matière de démocratie) ou une démocratie radicale, se pose la question de l'inclusion et de l'exclusion. Qui exclut-on du processus démocratique, qui a le droit de vote, qui doit-on mettre en prison, etc. Derrière ces questions qui peuvent paraître anodines (le droit de vote à 18 ans, en prison les criminels) se cachent des débats éthiques et politiques, où la définition d'égalité et de liberté viennent jouer un rôle majeur. Je vais commencer par rapidement vous parler théorie, ce qui permet de mieux saisir l'importance de ces questions, et de saisir pourquoi le Rojava amène des changements révolutionnaires à cette problématique qui méritent d'être étudiés.

L'inclusion va de paire avec l'exclusion: qui sera exclu, de quoi? Quel groupe recevra une attention particulière? C'est une problématique sur laquelle Iris Young a beaucoup apporté. Elle identifie deux types d'exclusion: premièrement l'exclusion externe. Elle correspond à la manière dont des personnes/intérêts, peuvent se voir refuser l'entrée même au lieu de délibération. L'exclusion interne se déroule lorsque des personnes ayant eu accès à la délibération ne sont pas incluses de manière effective. Elles manquent d'opportunités concrètes pour influencer le processus décisionnel malgré leur inclusion officielle.

L'inclusion au Rojava

Etudions maintenant le confédéralisme démocratique. À la base de ce système, se trouvent les communes, afin d'assurer la politisation des citoyen.ne.s. L'inclusion politique de la population mérite un chapitre entier, et nous vous recommandons de lire le texte sur le système politique pour une meilleure compréhension.

De l'inclusion ethnique

De par une longue histoire d'oppression religieuse et ethnique au Kurdistan, l'intégration des minorités est devenu un critère central du confédéralisme démocratique ce qui est d'ailleurs mentionné dans le contrat social (l'équivalent d'une constitution pour simplifier). Il y a des quotas pour une représentation équitable en politique, qui tente de respecter la répartition des différentes ethnies au sein de la population de chaque région. Au sein des forces armées, les YPG et les YPJ incluent des populations Arabes et certaines femmes Arabes ont également rejoint les rangs des YPJ bien que ce soit plus difficile. Ceci étant notamment dû au fait qu'elles restent traditionnellement plus cantonnées à la sphère domestique que les femmes Kurdes. De plus, lors de la prise de territoire des mains de l'Etat Islamique, les Kurdes n'imposent pas leur nouveau régime mais essaient plutôt de convaincre la population. Toutefois, certains incidents ont tout de même été rapportés: Human Rights Watch et Amnesty international ont relevés différents crimes et abus.

De l'inclusion des femmes

Image issue de la BD Kobane Calling de Zerocalcare

L'introduction de la charte du Rojava mentionne l'égalité hommes-femmes, et requiert également que les institutions publiques travaillent activement contre ce type de discrimination. Le rôle des femmes est considéré comme étant crucial. Et afin de les inclure, Öcalan ne propose pas de simplement inclure des quotas ou autres solutions qui s'attaquent uniquement à la surface du problème et non à ses racines. Les Kurdes vont plus loin et parlent d'éradiquer le patriarcat: c'est une solution radicale, qui veut s'attaquer à la racine même du problème au lieu de proposer des solutions pansements.

La société Kurde Syrienne reste une société très patriarcale. Violences domestiques, mariages forcés, viols, crime d’honneur, polygamie...sont vus comme des problèmes d’ordre privé au lieu d’être abordés comme des problématiques qui nécessitent une transformation de la société.
Les partis politiques étant dominés par des hommes, la voix des femmes est réduite au silence. Les femmes ont dû (et doivent encore) se battre contre cette société patriarcale lors de la révolution, et ces inégalités ont motivé leur lutte pour le changement, celles-ci ayant moins à perdre et plus à gagner.

Lors de la conférence anticapitaliste de Hambourg, Fadile Yildirim affirme que l’Etat et la souveraineté sont des idéologies sexistes et basées sur la domination masculine. C’est pourquoi afin de comprendre l’histoire d’une société et d’une civilisation, il faut d’abord étudier les femmes, la plus ancienne colonie. C’est également important de noter que les rôles attribués aux différents genres ici mettre une bulle avec une définition de genre, font partie d’une structure sociale, et qu’ils ont été façonnés sur des bases sexistes. Ainsi, pour atteindre l’égalité hommes-femmes, il faut mettre à bas les société étatiques telles que nous les connaissons. Ainsi, Yildirim rejoint l’idée d’Öcalan: il ne faut pas changer le système de l’intérieur mais réfléchir à un nouveau système en cherchant des solutions à la racine.

Cette idée selon laquelle on analyse trop souvent une société ou encore des relations internationales sans se poser la question: et les femmes? est particulièrement bien expliquée dans le livre de Cynthia Enloe dont vous pouvez lire la revue de la littérature.

Au Rojava, un réel travail est fait pour progresser vers l’égalité des genres. En politique, à chaque niveau, il doit y avoir au moins 40% de personnes du genre masculin ou du genre féminin et à la tête de chaque niveau, il doit y avoir un représentant homme et une représentante femme. Pour chaque comité politique, un comité de femmes fonctionne en parallèle et a un pouvoir de veto sur certaines décisions. Dans la société civile, des assemblées de femmes s’assurent que les femmes aient les même droits, les même opportunités, et les même condition de travail que les hommes dans différents secteurs de la société. De plus, des coopératives de femmes sont créées.

En ce qui concerne le système juridique, il y a une structure double à l’échelle des communes et des quartiers. Le comité pour la paix des femmes, fonctionne parallèlement au comité mixte pour la paix. Le comité des femmes est en charge  de problèmes tels que la violence conjugale, mariages forcés, polygamie, etc.

Dans le domaine de l’éducation plusieurs mesures ont été prises. Des femmes ont créé une nouvelle science: la jineology (science des femmes) afin de donner des définitions plus précises de ce qui touche aux femmes, de mettre en valeur la place des femmes dans l’histoire, les sciences ou d’autres domaines, (à ce sujet, voir la BD culottées). Des académies (équivalent des universités) pour les femmes uniquement et le thème du féminisme et du genre sont des sujets qui commencent à être abordés à l’école.

Pour en revenir à notre thème de l’inclusion, bien que ce que nous décrivons ici ne soit pas encore propagé à l’ensemble du Rojava (c’est un processus qui se développe sur le très long-terme compte tenu des changements de fonds impliqués), les mesures imaginées sont radicales et innovantes. Elles vont chercher des solutions à la racine: repenser l’éducation plutôt que juste corriger des traits sexistes de personnes socialisées ainsi depuis des années. De plus, pour parvenir à ces objectifs, le PYD (parti principal au Rojava) ne s’est pas adressé à la classe dominante mais aux ouvriers, aux paysans, bref le PYD a usé d’une logique de participation de la base.

Pour maintenant reprendre les termes d’inclusion externe et interne de Young, les deux critères tentent ici d’être remplis. Les femmes n’ont pas simplement accès au processus décisionnels, des mécanismes sont mis en place pour s’assurer de leur réelles capacité à s’impliquer. Ceci est particulièrement avancé dans la guérilla, d’où tout a commencé. La guérilla a effectivement joué un rôle important dans la révolution de la femme: elles ont joué un rôle majeur au sein du PKK et en 2013, un groupe armé indépendant composé uniquement de femmes a été créé: les YPJ, en parallèle des YPG, le groupe armé mixte. Chaque district au Rojava a un centre YPJ, des académies de défense pour les femmes ont également créées, et plus de la moitié de la population féminine a été entraînée au maniement des armes. Pour les femmes la participation est volontaire, et a pu servir de refuge pour plusieurs femmes ayant fui les violences patriarcales. De plus, le féminisme est souvent débattu au sein des YPJ, ces groupes étant un lieu d’éducation de même que les YPG.

L’égalité des genres a été débattue depuis bien plus longtemps au sein de la guérilla qu’au sein de la société civile, et la guérilla se trouve de fait être un lieu où la position des femmes est plus égalitaire. La société civile reste ancrée dans une répartition plus traditionnelle des rôles. Ces changements créent évidemment de l’opposition. Que ce soit de la part des femmes elles mêmes qui ne se sentent pas légitimes ou capables de participer à la vie politique, ou que ce soit une opposition de la part des maris, pères, etc.

Bien qu’Öcalan soit le plus souvent cité, des femmes telles que Sakine Cansiz ont joué un rôle crucial dans la révolution et comme Janeth Biel (écrivaine politique, et la compagne de Murray Bookchin) l’a formulé: "Women are to this revolution what the proletariat was to Marxist-Leninist revolutions of the past century": Les femmes sont à cette révolution ce que le prolétariat a été aux révolutions Marxistes-Léninistes du siècle passé.    

De l'exclusion au Rojava, ou que faire des personnes qui ne rentrent pas dans le nouveau modèle?

En ce qui concerne les personnes qui ne reconnaissent pas les nouvelles règles et valeurs de ce nouveau type de démocratie, elles ne sont pas complètement exclues. Par exemple, celles qui veulent maintenir une logique de vie capitaliste ou s’en tenir aux traditions qui s’opposent aux nouvelles valeurs, ne sont pas simplement emprisonnées ou tuées. Pour commencer la peine de mort a été abolie par la charte, de plus, l’article 4 n’exclue pas complètement la propriété privée bien que ce soit une notion au coeur de la nouvelle démocratie. Toutefois, Daech et ses combattant.e.s sont exclu.e.s.

En théorie, le confédéralisme démocratique devrait être précautionneux d’inclure des groupes qui sont habituellement en marge sans toutefois exclure les personnes faisant parti de la classe dominante de l’ancien système. L’objectif est de lentement les rallier à la cause. Toujours est-il que l’Etat étant l’une des principales sources d’exclusions, la nouvelle société se veut sans État de même qu’elle se veut libérée du capitalisme et du patriarcat. C’est essentiel pour créer une société avec des racines nouvelles où le pouvoir est entre les mains du peuple, ou le peuple est inclu, avoir un pouvoir décisionnel effectif, et ne servent pas simplement à légitimer le pouvoir en place. C’est donc à travers cette forme de participation politique que le confédéralisme démocratique puise sa radicalité.

Parmi les partis politiques préexistants la révolution, peu nombreux sont ceux qui ont rejoint le nouveau système. Plusieurs se sont regroupés dans l’opposition pour créer l’assemblée patriotique du Kurdistan en Syrie. Ce parti soutenait notamment Massoud Barzani (alors dirigeant du Kurdistan autonome d’Irak et du PDK - Parti Démocratique du Kurdistan) lorsqu’il était au pouvoir. Le PDK étant proche de la Turquie, et l’assemblée Patriotique du Kurdistan étant proche du PDK, ils n’avaient donc aucun intérêt à soutenir le confédéralisme démocratique au Rojava.

Zaher Baher, un internationaliste parti au Kurdistan pour observer les avancées démocratiques a écrit un rapport où il tente selon nous de faire preuve d’honnêteté intellectuelle et de conserver un esprit critique. Il a eu l’occasion de discuter avec l’opposition politique qui ont reconnu leur liberté de s’organiser et de manifester mais ne veulent pas se joindre au mouvement du confédéralisme démocratique. Ils accusent le PYD de collaborer avec le régime syrien. La stratégie géopolitique est rapidement discutée dans le rapport de Baher, mais l’un des arguments principaux étant que sans aucune coopération avec le régime, le mouvement pourrait perdre plus encore, et s’il faut choisir entre le régime et Daech, il vaut mieux coopérer avec le régime.

Il est toutefois refusé à l’opposition d’avoir sa propre armée: il leur est accordé d’avoir des combattant.e.s armé.e.s uniquement sous le contrôle des unités de protection du peuple (YPG et YPJ). La raison étant que l’opposition politique est liée au KRG (le parti du Kurdistan dans l’Etat Irakien), et l’histoire a démontré que ce parti n’était pas digne de confiance ayant même oeuvré contre les Kurdes de Syrie. L’opposition chrétienne quand à elle, dit bien s’entendre avec les nouvelles instances politiques en place et apprécier la sécurité fournies par les YPG et les YPJ. Surtout, ils et elles préfèrent la situation actuelle à celle maintenue sous le régime d’Assad.

En ce qui concerne le système de justice, il tente d’être éducatif plutôt que répressif. Les comités de paix tentent non pas de condamner mais de trouver un consensus entre les parties. Si possible, l’accusé.e n’est pas incarcéré.e mais plutôt éduqué.e. C’est une logique qui va également à l’encontre du système carcéral tel que nous le connaissons et qui pourrait se rapprocher, mais de manière plus poussée au Rojava, du système carcéral scandinave. Lorsque le consensus ne peut être atteint au niveau communal, le problème est porté au niveau supérieur, etc. Au niveau de la commune et du quartier, il y a un comité mixte et un comité de femmes qui fonctionnent en parallèle (voir le paragraphe précédent sur l’inclusion des femmes). Au niveau du district, réside tribunal du peuple où les juges sont choisis notamment pour leur capacité à représenter les intérêts des parties prenantes. Finalement, la cour constitutionnelle s’assure que les organes politiques respectent la charte et les lois.


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