Introduction

Le Kurdistan, un nouveau modèle de démocratie

Radix n'a pas pour seule vocation de critiquer le système en place actuellement, mais également de présenter des alternatives. On entend souvent que la démocratie libérale telle que nous la connaissons est la meilleure solution bien qu'imparfaite. Cependant, d'autres formes de démocraties sont possibles et les communautés autonomes au nord de l'Etat Syrien (à majorité Kurdes) sont en train de le prouver. Depuis maintenant une dizaine d'années, le nord de la Syrie est le théâtre d'une expérience démocratique unique en son genre: le confédéralisme démocratique, théorisé par Abdullah Öcalan (leader historique du peuple kurde dont nous parlerons plus en détail dans le 2ème numéro). Nous pensons que nous pouvons apprendre beaucoup de cette expérience, et que des leçons devraient en être tirées pour améliorer les conditions de vie ici en Suisse, et plus généralement en Europe. Effectivement, si l'on souhaite un changement radical de notre société, il nous faut apporter des solutions différentes, et le Kurdistan peut beaucoup nous apprendre en la matière. C'est pourquoi nous vous proposons une série de textes pour expliquer aussi simplement que possible les avancées démocratiques inédites du Kurdistan au nord de l'Etat syrien, également appelé Rojava. Le but est de créer une base de réflexion en étudiant ce que l'on pourrait reproduire et adapter.

Pour commencer, nous allons faire une présentation historique du Kurdistan. Nous aborderons ensuite dans d'autres articles,  différents sujets sur leur manière de s'organiser, notamment le féminisme, la justice ainsi que le système décisionnel et représentatif. La présentation du contexte historique et du déroulement des évènements s'appuie principalement sur l'interview de deux camarades anarchistes allemands partis au Kurdistan. Cette interview est disponible sur le site Jeunesse Internationaliste pour le Kurdistan (JIK).

1. Le Kurdistan turc et la guérilla menée par le PKK

Le Kurdistan est une région qui s'étend sur quatre pays: l'Irak, la Syrie, la Turquie et l'Iran. On l’appelle Kurdistan car ce sont les zones où vivent les kurdes depuis des dizaines de siècles. Le terme “Kurdistan” veut littéralement dire « la terre des kurdes » [1]. Les frontières des quatre Etats-nations actuels ont été dessinées arbitrairement à la fin de la 1ère guerre mondiale et à la chute de l’empire Ottoman. Aujourd’hui ces Etats nient aux kurdes, à des degrés différents, la pratique de leur langue et de leurs coutumes, menant une politique d'assimilation. Comme dans d'autres Etats, cette politique repose sur une vision qui vise à homogénéiser l'Etat nation en créant une identité à laquelle les citoyens et citoyennes de ce pays doivent se rattacher. En Turquie, cette politique d'assimilation est incarnée par le courant idéologique du “Kémalisme” selon lequel tout citoyen et toute citoyenne aspirant à la reconnaissance d’une identité non-turque est considéré.e comme séparatiste et est ainsi persécuté.e. Depuis la chute de l’empire Ottoman, le peuple kurde est donc la cible de violences de la part de l’Etat turc. [2]

Sous l'empire Ottoman, les territoires kurdes jouissaient d'une certaine indépendance culturelle et politique. Avec la chute de cet empire en 1923, une nouvelle idéologie émerge, celle d'un Etat-nation unifié. En conséquence, les personnes issues de minorités ethniques telles que les assyriens, arméniens ou kurdes se sont vus marginalisées et considérées comme dangereuses pour l’Etat-nation en raison de leur différence culturelle. Jusque dans les années 1990, toute autre langue que le turc était officiellement interdite en Turquie. C'est dans ce contexte qu'a émergé la révolte des jeunes de 1968. En 1970, un groupe de sept personnes, dont faisait parti Abdullah Öcalan, s'est constitué pour discuter de la question Kurde à travers une perspective révolutionnaire [3]. En 1978, le PKK (parti des travailleurs du Kurdistan) était fondé. Le PKK était alors défini comme un parti marxiste-léniniste révolutionnaire. Il s’agissait donc d’un parti qui a choisi de suivre l’idéologie officielle du mouvement communiste international de l’époque, c’est à dire des partis et des états alignés sur l’Union Soviétique ou la République Populaire de Chine. Ainsi le terme marxiste-léniniste veut affirmer la continuité directe entre la pensée de Marx et celle de Lenine, tout en soulignant l’apport créateur de ce dernier au marxisme. L’ajout du terme révolutionnaire à la fin désigne la volonté de changement profond qui a toujours caractérisé ce parti.

En 1984, le PKK a commencé une guérilla dans le Kurdistan turc qui s'est rapidement transformée en une violente guerre civile. La guérilla, portant la voix du peuple kurde, s'est attiré un soutien considérable de la population kurde. En réponse à cette guérilla, le gouvernement turc a émis des représailles pour combattre les rebelles et intimider les civils.

En mars 1993, Turgut Ozal (président de la Turquie de 1989 à 1993) et Öcalan signèrent un accord de cessez-le-feu que l'armée turque a refusé de respecter[4]. La question Kurde était alors considérée comme une menace par l'armée et le premier ministre turc, Ozal était l'une des seules personnes du gouvernement à tenter de trouver une solution pacifique.  En avril 1993, la mort soudaine d'Ozal, officiellement mort d'une crise cardiaque, a des conséquences dévastatrices pour le Kurdistan turc (appelé le “Bakur” par les kurdes). Le programme anti-communiste “stay behind soutenu par l'OTAN a été à l'origine de la destruction de 4000 villages, tuant plus de 40 000 kurdes et forçant quelques 300 000 à 3 000 000 de personnes à partir en exil [5]. En 1999 Öcalan est arrêté au Kenya avec l'aide des pays occidentaux et emprisonné à Imrali, une île prison où il est le seul prisonnier pour 1000 gardes, jusqu'à ce jour.

2. Un changement de paradigme

De 1993 (date du cessez-le-feu signé avec Ozal) à 2005, le PKK opère un changement de paradigme passant du Marxisme-léninisme à un Marxisme hétérodoxe d’un genre nouveau. Ainsi les cadres et les militants du parti, pendant leurs incarcérations ou leurs exils, reprennent la lecture pour se doter des nouvelles bases théoriques afin de relancer la lutte kurde à l’aube du 21éme siècle. Peu à peu la théorie marxiste-léniniste ne sera plus considérée comme un dogme infaillible mais elle sera réinterprétée à la lumière des nouveaux apports théoriques, venant d’auteurs et autrices marxistes contemporains ou des penseurs libertaires actuels, tel que Murray Bookchin avec ses concepts d’écologie radicale et du municipalisme libertaire.

Pour le PKK le but n'est donc plus de créer un pays indépendant mais de créer une fédération kurde autonome, regroupant les régions Kurdes réparties dans les différents Etats-nations. Le PKK est critiqué de l'intérieur, certaines personnes haut placées de la guérilla ressemblent plus à des chefs féodaux et la guérilla n'a pas les effets escomptés mais fait des ravages en matière de morts et de dégâts pour la population. Les femmes sont des actrices actives de ce changement: des milliers d'entre elles ont rejoint la guérilla mais sont souvent assignées à des rôles genrés (des rôles typiquement associés aux femmes tels que la cuisine, le ménage, etc.). En conséquent, les femmes créent leur propre unité de guérilla qui fait rapidement ses preuves. Ainsi, les Kurdes ne veulent plus un Etat-Nation mais luttent pour un système féministe, écologique, qui remet en question l'Etat et le capitalisme. Ce système est théorisé par Öcalan qui le nomme confédéralisme démocratique. Nous approfondirons ces éléments dans un prochain chapitre.

3. La situation Syrienne et l'arrivée du confédéralisme démocratique

En Syrie, les kurdes ont également souffert de leur propre gouvernement. En 1916, la Grande Bretagne et la France ont secrètement décidé de se répartir leur sphère coloniale respective à travers les accords de Sykes-Picot. La Syrie revenait à la France, dont la politique consistait en l'installation d’une minorité militaire et administrative, et de favoriser les propriétaires terriens. Après la seconde guerre mondiale, une série de rébellions a finalement mené à l'indépendance de la Syrie. Les anciens privilèges sont restés, la population sunnite et les kurdes se sont retrouvés désavantagés. En 1958 l'Egypte et la Syrie ont déclaré la République Arabe Unie (RAU) pour que tous les pays arabes se réunissent dans une grande nation panarabiste. Ils appelaient alors à un Etat central et fort qui promeuve le capitalisme d'Etat et le socialisme, contrôlant chaque secteur de la société à travers l'idée prédominante du nationalisme. Ils interdisent alors les syndicats pour faire face à l'opposition communiste [7]. En 1961 l'armée Syrienne met fin à la RAU et deux ans plus tard, le parti Baas fit un coup d'état contre les élites au pouvoir. Les membres de ce parti se distribuèrent alors le pouvoir et réprimèrent violemment les frères musulmans ainsi que les communistes. En 1966 un nouveau coup d'état renversa les dirigeants Baathistes jusqu'à ce que Hafez el-Assad fasse un dernier coup d'état en 1970 pour remettre le parti Baas au pouvoir. Les terres alors possédées par l'Etat furent privatisées, les ressources naturelles redistribuées de façon inéquitable et les aspects sociaux du système se tournèrent alors vers le libéralisme [8]. A la mort d'Assad, c'est son fils cadet Bachar el-Assad qui reprend les rênes du pays en 2000 jusqu'à nos jours.

Le Rojava (Kurdistan de l'Etat syrien) était l'une des régions les plus affectées par les politiques d'Hafez el-Assad et les Kurdes ont dû migrer vers les grandes villes. Le capital était aux mains d'un petit  nombre, l'état social avait été démantelé et le secteur publique dévasté [9]. Ainsi, ce n'est pas surprenant que, suivant les idées d'Öcalan, un système ait commencé à se mettre en place en parallèle des institutions étatiques. En 2011, lorsque le printemps arabe s'est répandu à travers la Syrie, le confédéralisme avait déjà commencé à être mis en place pour palier aux défaillances de l'Etat Syrien. Les idées d'Öcalan étaient déjà assez largement répandues et on a vu apparaître plusieurs instances qui proposaient des alternatives à l’Etat Syrien, comme des tribunaux, des conseils multiethniques, des organisations de femmes, ou encore des coopératives économiques. Donc lorsque les forces gouvernementales se sont retirées du nord de la Syrie suite à la guerre civile, les Kurdes étaient prêtEs et organiséEs. Le confédéralisme démocratique avait déjà commencé à prendre racine.

Pour en savoir plus, lis la suite de nos textes, à paraître dans la section Kurdistan.


[1] Le terme est apparu pour la première fois dans des textes arabiques du 12ème siècle, pour se référer à la région.
[2] Öcalan, A. (2016) Confédéralisme démocratique. Cologne: International Initiative Edition.
[3]JIK (2017) "Au sein de la Révolution Kurde: interview avec deux membres d'un réseau anarchiste international allemand" accessible sur https://jikurd.noblogs.org/post/2017/01/01/textes-5-inconnu-au-sein-de-la-revolution-kurde-interview-avec-deux-membres-dun-reseaux-anarchiste-international-allemand/ consulté le 05.06.2018.
[4] Öcalan, A. (2016) Guerre et paix au Kurdistan. Cologne: International Initiative Edition
[5] Cemgil, C. and Hoffman, C. (2016) "The 'Rojava Revolution' in Syrian Kurdistan: A Model of Development for the Middle East?",Institute of Development Studies bulletin, vol. 47 no. 3.
[6] The Kurdish Project (2017) "Syke Picot Agreement", accessible surhttps://thekurdishproject.org/history-and-culture/kurdish-history/sykes-picot-agreement/ consulté le 11.11.2017.
[7] Knapp, M., Flach, A. Ayboga, E. (2016) Revolution in Rojava, Democratic Autonomy and Women's Liberation in Syrian Kurdistan. London: Pluto Press, pp.148-149.
[8] Knapp et al.
[9] Knapp et al.