Il y a 40 ans un événement majeur, mais souvent oublié, secoue la tranquillité des îles caribéennes.

Le 13 Mars 1979, suite aux votes de ses dirigeants, l’Armée de libération nationale, la branche armée du New Jewel Movement lance un assaut simultanée : à la caserne de l’armée régulière grenadienne, aux postes de police principaux, aux bâtiments gouvernementaux et à la radio nationale, en déclenchant ainsi la Révolution à Grenade.

Mais revenons aux débuts.

La Grenade est un petit état insulaire situé au sud des Caraïbes, pas loin des côtes vénézuéliennes. Habitée aujourd’hui par un peu plus de 100’000 âmes, l’île de Grenade était un ancien lieu des plantations esclavagistes pendant l’époque coloniale. Dans les années ‘70 le pays vit essentiellement des exportations des produits qu’il cultive sur ses propres terres, tels que le cacao ou la noix de muscade. S’agissant d’une ancienne colonie de l’empire britannique le pays a pu accéder à sa pleine indépendance seulement en 1974 après des longues années des négociations.

À ce moment, mais déjà depuis plusieurs années, à la tête du pays siège Sir Eric Gairy, un ancien dirigeant syndical et président du Grenada United Labour Party (GULP), le parti du travail unifié. Entre 1974 et 1979, ayant reçu des conseils directement du régime dictatorial chilien de Pinochet, Eric Gairy fait preuve d’un autoritarisme grandissant dans son style de gouvernance. Il s’appuyait notamment sur la police mais surtout sur son armée privée, la Mongoose Gang, le gang de la mangouste, pour terroriser la population et intimider l’opposition politique.

Très impopulaire auprès de la population et accusé de détournement de fonds publics, le régime de Gairy voit les groupes de l’opposition politique s’agrandir et se diversifier dans leur tactiques.

Parmi ces groupes nous pouvons retrouver le principal parti d’opposition le Grenada National Party, censé représenter la classe ouvrière grenadienne ainsi que les paysans. Cependant celui-ci sera dépassé sur sa propre gauche par des groupes et des mouvements beaucoup plus influencés par les idées de la mouvance Black Power. À cette époque les groupes les plus radicaux du mouvement Black Power suivaient une ligne marxiste-léniniste et étaient en lien direct avec le mouvement communiste international.

Maurice Rupert Bishop, né en 1944 sur l’île d'Aruba de parents grenadiens, était une de figures de proue de la résistance face au gouvernement pro-américain de Gairy.

Maurice Bishop posant devant le drapeau de la Grenade.

Après avoir obtenu son diplôme en droit à l’Université de Londres et y avoir travaillé pendant 2 ans dans un cabinet d’assistance légale, en début des années ‘70, il décide de rentrer au pays pour pouvoir s’engager auprès des masses.

C’est en 1973 qu’il fondera le Movement for Assemblies of The People (MAP), le mouvement pour des assemblées populaires. Ce groupe-parti très structuré est initialement composée par des intellectuels habitant la capitale grenadienne, Saint-George, et il prône le remplacement du système parlementaire par des assemblées locales inspirées par les villages Ujamaa du régime socialiste africain de la Tanzanie.

Presque à la même période un autre mouvement, appelé le Joint Endeavour for Welfare, Education and Liberation (JEWEL, soit effort commun pour le bien-être, l’éducation et la libération) sera fondé et animé par l’économiste Unison Whiteman. Ce groupe est bien implanté dans la population paysanne grâce à sa participation à différentes revendications sociales.

Aux élections de 1972 le Grenada National Party est sèchement battu et les radicaux concluent alors à la nécessité de s'unir pour bâtir une nouvelle force politique pour faire opposition à Gairy.

Le 11 mars 1973, le MAP de Maurice Bishop et Kenrick Radix fusionne avec le JEWEL de Unison Whiteman et Teddy Victor, pour donner naissance au New Jewel Movement (NJM), qui se présente comme une alternative aux deux partis traditionnels: le GULP et le GNP.

Symbole officiel du NJM, nous pouvons y lire, de gauche à droite “Non seulement une autre société mais une société juste. New Jewel pour un peuple uni”.

Le mouvement ne tarde pas à se doter d’un manifeste, socialiste dans son esprit,  qui appelle à préserver l'indépendance du pays face à l'Europe et aux États-Unis, et privilégie le rôle des communautés de base plutôt que l'autorité étatique.

C’est ainsi que pour les élections générales de 1976, le NJM forme un entente large, appelée “l'Alliance populaire”, avec le GNP et un autre parti minoritaire : le Parti populaire uni.  Une fois de plus l’alliance subit une cuisante défaite face au GULP de Gairy, même si les observateurs internationaux avaient observés des pratiques frauduleuses tout le long des élections.

Malgré les défaites au niveau parlementaire, l’opposition dans la rue et la vie de tous le jours ne faiblissait pas sur l'île de la Grenade, mais au contraire la société devenait de plus en plus polarisé.

Finalement c’est en mars 1979, profitant d’une absence de Gairy et craignant une nouvelle intensification de la répression que les membres du comité central du NJM décident de passer à l’action.

La nuit du 12 mars 1979 Maurice Bishop, Bernard Coard, Unison Whiteman et les autres convoquent une cinquantaine des militant pour leur exposer l’opération.

La caserne de l’armée sera investie vers 4h du matin et sera prise facilement puisque les soldats ont été pris complètement au dépourvu. L’assaut à la Radio se passe sans tirer un seul coup de fusil et sera d’une importance capitale pour pouvoir communiquer avec le reste de la population, au point ou Bishop parle d’une “révolution par la Radio”.

Le panneau, prés du port, dit “New jewel Movement, 10 ans de lutte et sacrifice”.

L’armée et le “Gang de la Mangouste” seront immédiatement dissouts les jours suivant la prise de pouvoir par le NJM.

Ce coup de force bénéficie presque instantanément de la sympathie et du soutien du reste de la population grenadienne, nombreux seront les jeunes qui intègrent l’armée de libération nationale et dans les villages des comités de soutien se créent spontanément.

Bénéficiant au moment du coup de force d'un soutien massif de la part de la population, Bishop peut proclamer un Gouvernement révolutionnaire populaire (People's Revolutionary Government, PRG), dont il est le premier ministre : le nouveau gouvernement est dominé par le New Jewel Movement mais inclut des membres de la bourgeoisie d'affaires du pays, dont des proches du GNP. Bernard Coard devient ministre des finances ; il est par la suite nommé vice-premier ministre.

Quinze jours après la prise du pouvoir, le PRG annonce, dans la « Déclaration de la révolution grenadienne », la « suspension » de la constitution et la dissolution du parlement, s'octroyant ainsi les pouvoirs exécutif et législatif.

Panneau érigé en 1982 “Femmes engagées pour la construction économique”.

En lieu et place de la démocratie parlementaire, le Gouvernement révolutionnaire populaire vise à s'appuyer sur un système de « pouvoir populaire » - ou de « démocratie participative » - soit sur un ensemble d'assemblées locales que Maurice Bishop définit, dans une conférence de presse, comme des « assemblées villageoises » et des « assemblées de travailleurs », qui auraient pour tâche d'élire des « assemblées de paroisse », lesquelles éliraient ensuite le parlement, qui désignerait ensuite le gouvernement.

Slogan récitant "De l'oppression et d'un état arriéré vers la libération, l'éducation et la production".

S’en suivent des grandes réformes sociales, notamment dans l’agriculture afin d’encourager la souveraineté alimentaire, mais aussi au niveau de l’éducation avec la mise en place des cours gratuits ou encore l'accès, également gratuit, aux soins de base.

Le gouvernement du NJM cherchera assez vite de se faire des alliés dans la région et au niveau international. Ils trouveront dans Fidel Castro et dans Cuba des alliés formidables, qui soutiendront la révolution à Grenade humainement et militairement.

Maurice Bishop au centre, Fidel Castro à droite et Daniel Ortega à gauche.

Ce rapprochement avec les cubains, mais aussi le soutien des autres hommes politiques tels que Michel Manley, premier ministre socialiste de la Jamaique ou Daniel Ortega, le président sandiniste au Nicaragua, inquiètent le gouvernement américain.

Cependant la plus grande menace pour la direction de la révolution à Grenade se trouve à l’intérieur du pays même, et se nourrit des dissensions et tensions présentes au sein du comité central du NJM.

Au fil des années, la lutte de pouvoir entre Maurice Bishop et Bernard Coard se traduit par l’éviction des personnes proches du Premier ministre. Les réunions entre membres du NJM et du PRG se font de plus en plus haineuses et les discours accusatoires.

Finalement, le 14 octobre, Selwyn Strachan, ministre de la mobilisation, annonce que le Premier ministre, Maurice Bishop, est démis de ses fonctions et que Bernard Coard dirige désormais le pays. Il sera assigné à résidence, prétextant des risques d’assassinat, fondés sur des rumeurs qui circulaient depuis quelques mois déjà.

Cependant il sera brièvement libéré par une foule des partisans venus le chercher directement chez lui. En profitant de cet élan, Bishop incite la foule à le conduire à la base militaire de Fort Rupert afin d’en prendre contrôle. À peine arrivés des coups de feux sont tirés, il s’en suivra un échange de tirs entre partisans et adversaires de Bishop, qui a causé entre 29 et 140 morts et une centaine de blessés selon les différentes versions donnés. Bishop et sept autres personnes seront arrêtés et ensuite abattus à la mitraillette après ordre du comité central du parti.

Le soir même du 19 octobre 1983 un “conseil révolutionnaire militaire” prend le pouvoir à la tête du pays.

Ce putsch interne à la révolution grenadienne offre ainsi le prétexte inespéré à Ronald Reagan, alors fraîchement élu président des Etats-Unis, de choisir l’option militaire, c’est à dire l’invasion de l’île, pour régler le “problème du communisme grenadien”.

Ainsi, le 25 octobre les Etats-Unis indiquant la construction du nouvel aéroport de Pointes Salines, entamé avec l’aide de Cuba, comme étant un probable point de chute pour les avions soviétiques lancent, sous le nom de code Opération Urgent Fury, l'invasion de la Grenade.

Un "check-point" américain pendant l'invasion de la Grenade, le panneau indique : "Le communisme se termine ici".

Le président Reagan invoque parmi ses motivations la sauvegarde du millier de citoyens américains, pour la plus part des étudiants, qui se trouvent à la Grenade, et la nécessité de restaurer la loi et l'ordre après le coup de force des « gangsters gauchistes ».

Les quelques 7300 soldats américains soutenus par un contingent des forces alliés caribéennes prendra le contrôle de l’île en un peu plus que 3 jours. Au moment où les armes se sont tues les pertes américaines s’élevaient à 19 morts et 45 du côté grenadien, les cubains aussi comptaient 24 pertes au sein de leurs rangs. Les blessés, incluant plusieurs civil.e.s, se comptaient par centaines.

Cette intervention militaire sera condamnée par la totalité des alliés de la Grenade ainsi qu’une grande majorité des pays occidentaux. Fidel Castro, quant à lui, s'en prend tant à l'invasion américaine qu'aux auteurs du coup de force contre Bishop, comparant ces derniers à Pol Pot.

Après l’invasion un Conseil consultatif intérimaire fera office de gouvernement provisoire, en attendant que les élections soient tenues. La constitution est rétablie et la révolution grenadienne fera de nouveau place au parlementarisme bourgeois des partis politiques.

Le procès de 18 personnes inculpées du meurtre de Maurice Bishop et des sept autres prisonniers s'ouvre en juin 1985, puis est ajourné jusqu'en mars de l'année suivante. Le 4 décembre 1986, 17 des accusés sont condamnés et un acquitté ; dix anciens membres du comité central du NJM sont condamnés à mort, parmi lesquels Hudson Austin, Bernard et Phyllis Coard, Selwyn Strachan et Liam James. Les sentences sont ensuite commuées en peines de prison à vie.

L'aéroport de Pointe Salines, achevé après la chute de la Révolution, a été rebaptisé en 2009 du nom de Maurice Bishop International Airport.

Malgré la courte expérience et le faible héritage institutionnel, Bishop et le NJM auront marqué les esprits de beaucoup des personnes et militant.e.s du monde entier. Nombreux seront les pays qui auront été influencés par l’expérience et les discours du NJM, comme par exemple le Cap-Vert ou la Guinea-Bissau.

Aujourd’hui le devoir de mémoire et surtout entretenu par la diaspora grenadienne, éparpillée un peu partout dans le monde, qui garde la flamme de l’idée de Bishop encore intacte.

SOURCES

https://lecourrier.ch/2019/03/13/la-grenade-une-revolution-oubliee/

https://www.investigaction.net/fr/40e-anniversaire-de-la-revolution-populaire-a-grenade-maurice-bishop-soldat-de-la-revolution/

https://www.thegrenadarevolutiononline.com/manifesto.html

https://www.academia.edu/8012682/The_Rise_and_Fall_of_the_New_Jewel_Movement_in_Grenada

https://fr.wikipedia.org/wiki/Gouvernement_r%C3%A9volutionnaire_populaire_de_la_Grenade

https://anticonquista.com/2018/03/13/in-honor-of-maurice-bishop-and-the-revolutionary-caribbean/