La Commune De Paris

Michel Bakounine
extrait de La Commune de Paris, 1871

[...] Le socialisme révolutionnaire vient de tenter une première manifestation éclatante et pratique dans la Commune de Paris.

Je suis un partisan de la Commune de Paris qui, pour avoir été massacrée, étouffée dans le sang par les bourreaux de la réaction monarchique et cléricale, n’en est devenue que plus vivace, plus puissante dans l’imagination et dans le cœur du prolétariat de l’europe ; j’en suis le partisan surtout parce qu’elle a été une négation audacieuse, bien prononcée, de l’État.

C’est un fait historique immense que cette négation de l’État se soit manifestée précisément en France, qui a été jusqu’ici par excellence le pays de la centralisation politique, et que ce soit précisément Paris, la tête et le créateur historique de cette grande civilisation française, qui en ait pris l’initiative.

Paris se découronnant et proclamant avec enthousiasme sa propre déchéance pour donner la liberté et la vie à la France, à l’europe, au monde entier ;

Paris affirmant de nouveau sa puissance historique d’initiative en montrant à tous les peuples esclaves (et quelles sont les masses populaires qui ne soient point esclaves ?) l’unique voie d’émancipation et de salut ;

Paris portant un coup mortel aux traditions politiques du radicalisme bourgeois et donnant une base réelle au socialisme révolutionnaire ;

Paris méritant à nouveau les malédictions de toute la gent réactionnaire de la France et de l’europe ;

Paris s’ensevelissant dans ses ruines pour donner un solennel démenti à la réaction triomphante; sauvant par son désastre l’honneur et l’avenir de la France, et prouvant à l’humanité consolée que si la vie, l’intelligence, la puissance morale se sont retirées des classes supérieures, elles se sont conservées énergiques et pleines d’avenir dans le prolétariat ;

Paris inaugurant l’ère nouvelle, celle de l’émancipation définitive et complète des masses populaires et de leur solidarité désormais toute réelle, à travers et malgré les frontières des États ;

Paris tuant le patriotisme et fondant sur ses ruines la religion de l’humanité ;

Paris se proclamant humanitaire et athée, et rem- plaçant les fictions divines par les grandes réalités de la vie sociale et la foi dans la science ; les mensonges et les iniquités de la morale religieuse, politique et juridique par les principes de la liberté, de la justice, de l’égalité et de la fraternité, ces fondements éternels de toute morale humaine ;

Paris héroïque, rationnel et croyant, confirmant sa foi énergique dans les destinées de l’humanité par sa chute glorieuse, par sa mort et la léguant beaucoup plus énergique et vivante aux générations à venir ;

Paris noyé dans le sang de ses enfants les plus généreux, c’est l’humanité crucifiée par la réaction internationale et coalisée de l’europe, sous l’inspiration immédiate de toutes les églises chrétiennes et du grand prêtre de l’iniquité, le pape; mais la prochaine révo- lution internationale et solidaire des peuples sera la résurrection de Paris.

Tel est le vrai sens, et telles sont les conséquences bienfaisantes et immenses des deux mois d’existence et de la chute à jamais mémorable de la Commune de Paris.

[...] Je sais que beaucoup de socialistes, très conséquents dans leur théorie, reprochent à nos amis de Paris de ne s’être pas montrés suffisamment socialistes dans leur pratique révolutionnaire, tandis que tous les aboyeurs de la presse bourgeoise les accusent au contraire de n’avoir suivi que trop fidèlement le programme du socialisme. Laissons les ignobles dénonciateurs de cette presse, pour le moment, de côté ; je ferai observer aux théoriciens sévères de l’émancipation du prolétariat qu’ils sont injustes envers nos frères de Paris ; car, entre les théories les plus justes et leur mise en pratique, il y a une distance immense qu’on ne franchit pas en quelques jours. Quiconque a eu le bonheur de connaître Varlin, par exemple, pour ne nommer que celui dont la mort est certaine, sait combien, en lui et en ses amis, les convictions socialistes ont été passionnées, réfléchies et profondes. C’étaient des hommes dont le zèle ardent, le dévouement et la bonne foi n’ont jamais pu être mis en doute par aucun de ceux qui les ont approchés.

Mais précisément parce qu’ils étaient des hommes de bonne foi, ils étaient pleins de défiance en eux-mêmes en présence de l’œuvre immense à laquelle ils avaient voué leur pensée et leur vie : ils se comptaient pour si peu! Ils avaient d’ailleurs cette conviction que dans la Révolution sociale, diamétralement opposée, dans ceci comme dans tout le reste, à la Révolution politique, l’action des individus était presque nulle et l’action spontanée des masses devait être tout. Tout ce que les individus peuvent faire, c’est d’élaborer, d’éclaircir et de propager les idées correspondant à l’instinct populaire, et, de plus, c’est de contribuer par leurs efforts incessants à l’organisation révolutionnaire de la puissance naturelle des masses, mais rien au-delà; et tout le reste ne doit et ne peut se faire que par le peuple lui-même. Autrement on aboutirait à la dictature politique, c’est-à-dire à la reconstitution de l’État, des privilèges, des inégalités, de toutes les oppressions de l’État, et on arriverait, par une voie détournée mais logique, au rétablissement de l’esclavage politique, social, économique des masses populaires.

Varlin et tous ses amis, comme tous les socialistes sincères, et en général comme tous les travailleurs nés et élevés dans le peuple, partageaient au plus haut degré cette prévention parfaitement légitime contre l’initiative continue des mêmes individus, contre la domination exercée par des individualités supérieures : et, comme ils étaient justes avant tout, ils tournaient aussi bien cette prévention, celle défiance contre eux-mêmes que contre toutes les autres personnes.

Contrairement à cette pensée des communistes autoritaires, selon moi tout à fait erronée, qu’une Révolution sociale peut être décrétée et organisée, soit par une dictature, soit par une assemblée constituante issue d’une révolution politique, nos amis, les socialistes de Paris, ont pensé qu’elle ne pouvait être faite et amenée à son plein développement que par l’action spontanée et continue des masses, des groupes et des associations populaires.

Nos amis de Paris ont eu mille fois raison. Car, en effet, quelle est la tête si géniale qu’elle soit, ou si l’on veut parler d’une dictature collective, fût-elle même formée par plusieurs centaines d’individus doués de facultés supérieures, quels sont les cerveaux assez puissants, assez vastes pour embrasser l’infinie multiplicité et diversité des intérêts réels, des aspirations, des volontés, des besoins dont la somme constitue la volonté collective d’un peuple, et pour inventer une organisation sociale capable de satisfaire tout le monde ? Cette organisation ne sera jamais qu’un lit de Procuste sur lequel la violence plus ou moins marquée de l’État forcera la malheureuse société à s’étendre.

C’est ce qui est toujours arrivé jusqu’ici, et c’est précisément à ce système antique de l’organisation par la force que la Révolution sociale doit mettre un terme en rendant leur pleine liberté aux masses, aux groupes, aux communes, aux associations, aux individus mêmes, et en détruisant, une fois pour toutes, la cause historique de toutes les violences, la puissance et l’existence même de l’État qui doit entraîner dans sa chute toutes les iniquités du droit juridique avec tous les mensonges des cultes divers, ce droit et ces cultes n’ayant jamais été rien que la consécration obligée, tant idéale que réelle, de toutes les violences représentées, garanties et privilégiées par l’État.

Il est évident que la liberté ne sera rendue au monde humain, et que les intérêts réels de la société, de tous les groupes, de toutes les organisations locales ainsi que de tous les individus qui forment la société, ne pourront trouver de satisfaction réelle que quand il n’y aura plus d’États. il est évident que tous les intérêts soi-disant généraux de la société que l’État est censé représenter, et qui en réalité ne sont autre chose que la négation générale et constante des intérêts positifs des régions, des communes, des associations et du plus grand nombre des individus assujettis à l’État, constituent une abstraction, une fiction, un mensonge et que l’État est comme une vaste boucherie et comme un immense cimetière où, à l’ombre et sous le prétexte de cette abstraction, viennent généreusement, béatement se laisser immoler et ensevelir toutes les aspirations réelles, toutes les forces vives d’un pays; et comme aucune abstraction n’existe jamais par elle-même ni pour elle-même, comme elle n’a ni jambes pour marcher, ni bras pour créer, ni estomac pour digérer cette masse de victimes qu’on lui donne à dévorer, il est clair qu’aussi bien que l’abstraction religieuse ou céleste, Dieu, représente en réalité les intérêts très positifs, très réels d’une caste privilégiée, le clergé, son complément terrestre, l’abstraction politique, l’État, représente les intérêts non moins positifs et réels de la classe aujourd’hui principa- lement sinon exclusivement exploitante et qui d’ailleurs tend à englober toutes les autres, la bourgeoisie.

Et comme le clergé s’est toujours divisé et aujourd’hui tend à se diviser encore plus en une minorité très puissante et très riche et une majorité très subordonnée et passablement misérable, de même la bourgeoisie et ses diverses organisations sociales et politiques dans l’industrie, dans l’agriculture, dans la banque et dans le commerce, aussi bien que dans tous les fonctionnements administratifs, financiers, judiciaires, universitaires, policiers et militaires de l’État, tend à se scinder chaque jour davantage en une oligarchie réellement dominante et une masse innombrable de créatures plus ou moins vaniteuses et plus ou moins déchues qui vivent dans une perpétuelle illusion, repoussées inévitablement et toujours davantage dans le prolétariat par une force irrésistible, celle du développement économique actuel, et réduites à servir d’instruments aveugles à cette oligarchie toute-puissante.

L’abolition de l’Église et de l’État doit être la condition première et indispensable de l’affranchissement réel de la société; après quoi seulement on peut et doit s’organiser d’une autre manière, mais non pas de haut en bas et d’après un plan idéal, rêvé par quelques sages ou savants, ou bien à coups de décrets lancés par quelque force dictatoriale ou même par une assemblée nationale, élue par le suffrage universel. un tel système, comme je l’ai déjà dit, mènerait inévitablement à la création d’un nouvel État, et conséquemment à la formation d’une aristocratie gouvernementale, c’est-à-dire d’une classe entière de gens n’ayant rien de commun avec la masse du peuple et, certes, cette classe recommencerait à l’exploiter et à l’assujettir sous prétexte de bonheur commun ou pour sauver l’État.

La future organisation sociale doit être faite seule- ment de bas en haut, par la libre association ou fédération des travailleurs, dans les associations d’abord, puis dans les communes, dans les régions, dans les nations et, finalement, dans une grande fédération internationale et universelle. C’est alors seulement que se réalisera le vrai et vivifiant ordre de la liberté et du bonheur général, cet ordre, qui loin de renier, affirme au contraire et met d’accord les intérêts des individus et de la société.

La propriété après la révolution

Errico Malatesta
dans Le journal Il Risveglio, 1929

Nos adversaires, défenseurs et bénéficiaires du présent système social, disent habituellement, pour justifier le droit à la propriété privée, que « la propriété est la condition et la garantie de la liberté ». nous sommes d’accord avec eux. Ne disons-nous pas continuellement « qui est pauvre, est esclave » ?

Mais alors, qu’est-ce qui nous sépare ?

Je crois que la différence est bien claire. en réalité, la propriété qu’ils défendent, c’est la propriété capitaliste, c’est-à-dire la propriété qui permet de vivre du travail d’autrui; celle qui suppose donc une classe de déshérités, de non-propriétaires, contrainte de vendre leur propre travail aux propriétaires pour un prix inférieur à sa valeur.

En effet, aujourd’hui, dans tous les pays du monde, la majeure partie de la population doit, pour vivre, mendier du travail auprès de ceux qui monopolisent le sol et les instruments; et lorsqu’elle en trouve, elle reçoit un salaire non seulement inférieur au produit, mais souvent à peine suffisant pour ne pas mourir de faim. Cela constitue pour les travailleurs une espèce d’esclavage, qui peut être plus ou moins dur, mais qui signifie toujours une infériorité sociale, une pénurie matérielle et une dégradation morale. et cette dégradation est au fond la cause première de tous les maux de l’ordre social actuel.

Afin que nous soyons libres, afin que chacun puisse en pleine liberté atteindre le maximum de développement moral et matériel, et jouir de tous les bénéfices que la nature et le travail peuvent donner, il faut que tous soient propriétaires, c’est-à-dire que tous aient droit à ce peu de terre, de matières premières et d’instruments qui est nécessaire pour travailler et produire sans être opprimé et exploité. et puisque l’on ne peut espérer que la classe possédante renonce spontanément aux privilèges usurpés, il faut que les travailleurs l’exproprient et que tous deviennent la propriété de tous.

Cela devrait être la tâche de la prochaine révolution, et c’est à cela que doivent tendre tous nos efforts. mais comme la vie sociale n’admet pas d’interruptions, il faut dès maintenant penser à la façon pratique d’utiliser les biens devenus domaine commun, et comment assurer à tous les membres de la société la jouissance de droits égaux. Le régime de la propriété sera donc le problème qui se posera au moment même où l’on procédera à l’expropriation.

naturellement on ne peut prétendre et espérer passer d’un coup du système actuel à d’autres parfaits et définitifs. Dans l’acte révolutionnaire, ce qui compte avant tout, c’est de faire vite, pour satisfaire immédiatement les besoins dont on ne peut remettre à demain la solution. On fera donc comme on pourra, selon les volontés des intéressés et les conditions pratiques que ces volontés déterminent et limitent. Mais il est utile d’avoir, dès le départ, une idée de ce que l’on veut faire pour pousser le plus possible les choses vers ce but.

La propriété devra-t-elle être individuelle ou collective ? Et la collectivité, propriétaire des biens commun, sera-t-elle le groupe local, le groupe fonctionnel, d’affinités spirituelles, familial, ou comprendra-t-elle en bloc les membres de toute une nation et ensuite de toute l’humanité ?

Quelles sont les formes que prendront la production, la consommation et l’échange? sera-ce le triomphe du communisme (production associée et consomma- tion égale pour tous), du collectivisme (production en commun et disposition des produits selon le travail de chacun) ou de l’individualisme (à chacun la possession individuelle des moyens de production et la disposition intégrale du produit du travail)? Verrons-nous enfin s’épanouir d’autres formes composites que l’intérêt individuel et l’instinct social, éclairés par l’expérience, pourront suggérer ?

Toutes les méthodes possibles de possession et d’utilisation des richesses seront probablement expérimentées en même temps dans les mêmes localités ou dans des localités différentes; elles se mêleront et se combineront différemment jusqu’à ce que la pratique ait enseigné quelle est la forme ou quelles sont les formes les meilleures.

En attendant, comme je l’ai déjà dit, la nécessité de ne pas interrompre la production et l’impossibilité de suspendre la consommation des biens indispensables feront que peu à peu on expropriera et on conclura les accords nécessaires à la continuation de la vie sociale. on fera comme l’on pourra, et pourvu que l’on ne s’oppose pas à la constitution et à la consolidation de nouveaux privilèges, on aura le temps de chercher les meilleures voies pour l’avenir.

Mais chacun peut et doit se demander quelle est la solution qui lui paraît la meilleure, celle vers laquelle tendront ses efforts.

Je me déclare communiste parce que le communisme me paraît être l’idéal vers lequel l’humanité s’approchera à mesure que s’accroîtra l’amour entre les hommes, que l’abondance les libérera de la peur de la famine, et détruira l’obstacle principal opposé à leur fraternisation. mais, bien plus que les formes pratiques d’organisation économique (qui doivent nécessairement s’adapter aux circonstances et seront toujours en conti- nuelle évolution), ce qui importe c’est l’esprit qui anime les organisations, et c’est la méthode par laquelle on les constitue. L’important, c’est qu’elles soient guidées par l’esprit de justice et le désir du bien pour tous, et que l’on y accède toujours librement et volontairement.

Si vraiment il y a liberté et esprit de fraternité, toutes les formes, visant au même but d’émancipation et d’élévation humaine, finissent par se concilier et se confondre. Au contraire, s’il manque la liberté et la volonté de bien pour tous, toutes les formes d’organisation ne peuvent qu’engendrer l’injustice, l’exploitation et le despotisme.

Jetons un regard sur les principaux systèmes proposés pour résoudre le problème social. il existe deux systèmes théoriques fondamentaux qui se disputent le do- maine des aspirations anarchistes : l’individualisme (je parle de l’individualisme comme moyen de distribution de la richesse, sans m’embarrasser d’obscurités philosophiques qui n’ont que faire ici) et le communisme.

Le collectivisme, dont on ne parle plus guère, est un système intermédiaire qui combine les mérites et les défauts des deux solutions proposées. Peut-être, à cause de cela, bénéficiera-t-il d’une large application, tout au moins dans la période transitoire entre l’ancienne et la nouvelle société. Cependant, je n’en parlerai pas de façon spéciale parce qu’il est soumis aux différentes objections que soulèvent l’individualisme et le communisme.

L’individualisme intégral consisterait à répartir entre tous la terre et les autres richesses en lots plus ou moins équivalents, de façon que tous les hommes, au commencement de leur vie, puissent avoir des moyens matériels égaux, et que chacun puisse s’élever jusqu’où le portent ses facultés et son activité. Pour conserver cette égalité du point de départ, il faudrait abolir l’héritage et procéder périodiquement à de nouveaux lotissements en tenant compte des variations numériques de la population.

Ce système apparaît nettement antiéconomique, c’est-à-dire qu’il ne convient pas à la meilleure utilisation possible de la richesse dans un pays civilisé. En le supposant applicable à des exploitations agricoles petites et primitives, on ne voit pas comment il le serait à grande échelle et dans un milieu de production moderne agricole ou industrielle, où une partie considérable de la population n’utilise pas directement la terre et les instruments pour produire des biens matériels, mais travaille dans les services publics et d’intérêt général.

D’autre part, comment diviser la terre avec justice, ou tout du moins de façon équitable, alors que la valeur des différents champs est si diverse en productivité, salubrité et position ? Et comment diviser les grands organismes industriels, qui pour fonctionner ont besoin du concours simultané d’un grand nombre de travailleurs ? Comment enfin établir la valeur des choses et pratiquer l’échange sans retomber en même temps dans les maux de la concurrence et dans ceux de l’accaparement ?

Il est vrai que le progrès de la chimie et de l’agronomie tend à égaliser la productivité et la salubrité dans les différentes terres; que le développement des moyens de transport, l’automobile et l’aviation, finiront peut-être par rendre toutes les positions presque avantageuses ; que le moteur électrique décentralise l’indus- trie et rend possible l’usage de la machine aux individus isolés et aux petits groupes; que la science pourra découvrir ou fabriquer dans chaque territoire les matières premières indispensables au travail. Mais ces progrès et d’autres encore et la facilité et l’abondance de la production enlèveront à la question économique l’importance prépondérante qu’elle a aujourd’hui. L’augmentation du sentiment de fraternité rendra inutiles et méprisables les menus calculs sur ce qui revient à Paul ou à Jean. Le communisme se substituera automatiquement, presque sans qu’on s’en aperçoive, à l’individualisme pour le plus grand avantage et la plus grande satisfaction et liberté effective de tous les individus.

Mais cela adviendra dans un avenir plus ou moins lointain. maintenant il s’agit au contraire d’aujourd’hui et d’un lendemain proche. Aujourd’hui une organisation basée sur la propriété individuelle des moyens de production, maintenant et créant des antagonismes et des rivalités entre les producteurs, des différences d’intérêts entre producteurs et consommateurs, serait toujours menacée par l’avènement possible d’une autorité, d’un gouvernement qui rétablirait les privilèges abattus. De toute façon, elle ne pourrait subsister, même provisoirement, que limitée et diversifiée par toute une série d’associations et de coopérations volontaires.

Le dilemme devant lequel la révolution se trouvera est toujours : ou s’organiser volontairement à l’avantage de tous, ou être organisé par la force d’un gouvernement, à l’avantage d’une classe dominante.

Parlons maintenant du communisme. Il semble en théorie le système idéal de propriété : celui qui remplacerait dans les rapports humains la lutte par la solidarité, en utilisant le mieux possible les énergies naturelles et le travail humain. Il ferait de l’humanité une famille de frères, prêts à s’entraider et à s’aimer. Mais est-il applicable dans les conditions morales et matérielles de l’humanité présente ? Et dans quelles limites ?

Le communisme universel, c’est-à-dire une seule communauté entre tous les êtres humains, voilà une aspiration suprême, un phare idéal vers lequel on doit tendre, mais qui certainement ne pourrait être actuellement une forme concrète d’organisation économique. C’est certain pour aujourd’hui, et probablement pour l’avenir, encore longtemps après nous. Quant à l’avenir plus lointain, la postérité y pourvoira.

À l’heure actuelle, on ne peut que penser à des communautés multiples, entre voisins, entre individus réellement affinitaires, qui auraient entre eux des rapports divers de solidarité et d’échange. Et même dans ces limites, il se pose toujours le grave problème de l’antagonisme possible entre communisme et liberté. Il existe le sentiment qui, secondé par la nécessité économique, pousse les hommes vers la fraternité et la solidarité consciente et voulue, et qui nous conduira sans doute à pratiquer et propager le plus de communisme possible. Mais je crois que, si l’individualisme absolu est de nos jours anti-économique et impossible, de même le communisme intégral, surtout étendu à un vaste territoire, serait impossible et anti-libertaire.

Pour organiser à grande échelle une société communiste, il faudrait transformer radicalement toute la vie sociale, y compris les moyens techniques de production, d’échange et de consommation. Ceci ne pourrait se faire que graduellement, à mesure que les circonstances objectives le permettraient, que le peuple en comprendrait les avantages, et que les masses y pourvoiraient elles-mêmes. Si, au contraire, on voulait et on pouvait réaliser d’un bond cette transformation par la volonté et la fermeté d’un parti, que se passerait-il ? Les masses, habituées à obéir et à servir, accepteraient la nouvelle façon de vivre comme une loi imposée par un gouverne- ment ; elles attendraient une fois de plus qu’un pouvoir suprême vienne imposer à chacun son devoir de produire et mesurer la consommation. Le nouveau pouvoir, ne sachant et ne pouvant satisfaire tous les besoins et les désirs immensément variés et souvent contradictoires des gens, tout en ne voulant point paraître incapable ni laisser aux intéressés la liberté de faire comme ils veulent, reconstituerait un État, fondé comme tous les autres sur la force militaire et policière. Ce régime, s’il réussissait à se prolonger, ne ferait que remplacer les anciens patrons par de nouveaux, plus fanatiques.

Sous le prétexte, voire l’intention honnête et sincère, de régénérer le monde par un nouvel évangile, on imposerait à tous une règle unique, on rendrait impossible toute initiative et toute critique. En conséquence, on aurait le découragement et la paralysie dans la production, le trafic clandestin, l’insolence et la corruption de la bureaucratie, la misère générale; bref le retour de plus en plus complet à des conditions d’oppression et d’exploitation que la révolution prétendait abolir. L’expérience russe ne doit pas avoir été inutile.

En conclusion, il me semble qu’aucun système n’est vital et ne peut réellement libérer l’humanité du servage traditionnel, si ce n’est le fruit de la libre évolution,

Les sociétés humaines, si elles doivent être composées d’êtres libres vivant en commun, expérimentant librement, coopérant sans entraves au plus grand bien de tous, et non plus dans des couvents ou des bagnes soutenus à la fois par la superstition religieuse ou la force brutale, ne peuvent être la création artificielle ni d’un homme ni d’une secte.

Elles doivent être le résultat des besoins et des volontés coopérantes ou contrastantes, de tous leurs membres. et ce sont eux qui, essayant et réessayant, trouveront les institutions qui, dans des circonstances données, sont les meilleures possible. Ce sont eux encore qui les développeront et les changeront, à mesure que les circonstances et les volontés changeront.

On peut donc préférer le communisme ou l’individualisme ou le collectivisme, ou un quelconque système imaginable, et travailler, par la propagande et l’exemple, au triomphe de ses aspirations propres. mais il faut bien se garder sous peine d’un désastre certain, de prétendre que le système proposé est unique et infaillible, bon pour tous les hommes, en tous lieux et en tous temps, et qu’il doit triompher avant l’évidence des faits.

L’important, l’indispensable, le point duquel il faut partir c’est d’assurer à tous les moyens d’être libres.

Abattre ou rendre impuissant le gouvernement qui défend les privilèges. Proclamer sans hésiter qu’il appartient au peuple entier, et plus spécialement à ceux qui dans le peuple ont le plus d’esprit d’initiative et de capacité d’organisation. Pourvoir à la satisfaction des besoins immédiats et préparer l’avenir, en détruisant effectivement les privilèges, les institutions nuisibles, en faisant fonctionner à l’avantage de tous, les institutions utiles qui de nos jours servent exclusivement ou principalement au bien-être des classes dominantes.

C’est aux anarchistes que revient la mission spéciale d’être les gardiens vigilants de la liberté, contre les aspirants au pouvoir et contre la tyrannie possible des majorités.

La Révolution russe

Rosa Luxemburg
extrait du chapitre IV, 1918

[...] L’erreur fondamentale de la théorie de Lénine- Trotski est que précisément ils opposent, tout comme Kautsky* , la dictature à la démocratie. « Dictature ou démocratie », c’est en ces termes que se pose la question pour les bolcheviks et pour Kautsky. Ce dernier se prononce bien entendu pour la démocratie, la démocratie bourgeoise puisque précisément elle constitue pour lui l’alternative au bouleversement socialiste. Lénine- Trotski se prononcent en revanche pour la dictature en opposition à la démocratie, et ainsi pour la dictature d’une poignée de gens, c’est-à-dire pour une dictature sur le modèle bourgeois. Ce sont là deux pôles opposés aussi éloignés l’un que l’autre de la politique socialiste authentique. Lorsqu’il prend le pouvoir, le prolétariat ne peut en aucun cas suivre le bon conseil de Kautsky sous prétexte que « le pays n’est pas mûr » et renoncer à la transformation socialiste, ne se consacrer qu’à la démocratie sans se trahir lui-même, trahir l’internationale et la révolution. il a le devoir et l’obligation de prendre immédiatement des mesures socialistes de la façon la plus énergique, la plus impitoyable, la plus brutale, donc d’exercer la dictature, mais une dictature de classe, non pas celle d’un parti ou d’un clan ; une dictature de classe, c’est-à-dire une dictature qui s’exerce le plus ouvertement possible, avec la participation sans entraves, très active des masses populaires, dans une démocratie sans limites. « En tant que marxistes, nous n’avons jamais été idolâtres de la démocratie formelle », écrit Trotski. Certes, nous n’avons jamais été idolâtres de la démocratie formelle. Mais nous n’avons jamais non plus été idolâtres du socialisme ou du marxisme. Doit-on en conclure que nous devons mettre le marxisme au rancart à la manière de Cunow-Lensch-Parvus**, quand il nous gêne aux entournures ? nous n’avons jamais été idolâtres de la démocratie formelle, cette phrase n’a qu’un seul sens; nous distinguons toujours le noyau social de la forme politique de la démocratie bourgeoise, nous avons toujours dégagé l’âpre noyau d’inégalité et de servitude sociales qui se cache sous l’écorce sucrée de l’égalité et de la liberté formelles, non pas pour les rejeter mais pour inciter la classe ouvrière à ne pas se contenter de l’écorce, à conquérir plutôt le pouvoir politique pour la remplir d’un nouveau contenu social : la tâche historique du prolétariat lorsqu’il prend le pouvoir est de remplacer la démocratie bourgeoise par la démocratie socialiste et non pas de supprimer toute démocratie. La démocratie socialiste ne commence pas seulement en Terre promise, lorsque l’infrastructure de l’économie socialiste est créée, ce n’est pas un ca- deau de noël tout prêt pour le gentil peuple qui a bien voulu, entre-temps, soutenir fidèlement une poignée de dictateurs socialistes. La démocratie socialiste commence avec la destruction de l’hégémonie de classe et la construction du socialisme. elle commence au moment de la prise du pouvoir par le parti socialiste. elle n’est pas autre chose que la dictature du prolétariat.

Parfaitement : dictature ! Mais cette dictature réside dans le mode d’application de la démocratie et non dans sa suppression, en empiétant avec énergie et résolution sur les droits acquis et les rapports économiques de la société bourgeoise; sans cela, on ne peut réaliser la transformation socialiste. mais cette dictature doit être l’œuvre de la classe, et non pas d’une petite minorité qui dirige au nom de la classe, c’est-à-dire qu’elle doit être l’émanation fidèle et progressive de la participation active des masses, elle doit subir constamment leur influence directe, être soumise au contrôle de l’opinion publique dans son ensemble, émaner de l’éducation politique croissante des masses populaires.

* Kautsky, Karl (1854-1938). Théoricien marxiste allemand qui participa au Parti social-démocrate allemand (S.P.D.).

** Cunow, Heinrich (1862-1936). Professeur à l’université de Berlin, membre du S.P.D., écrivain. Pendant la guerre, il fut à l’extrême droite du parti.

lensch, Paul (1873-1926). Journaliste et député du S.P.D. au Reichstage. À partir de 1919, il enseigne l’économie à l’université de Berlin.

Parvus, pseudonyme de Alexander L. Helphand (1867-1924). Révolutionnaire russe, émigré en Allemagne et membre du S.P.D. en 1905, il prit part à la révolution en Russie et s’enfuit en Allemagne en 1906. De 1910 à 1914, il séjourna dans les Balkans où il se livra à la spéculation. Revenu en Allemagne, il rejoignit l’extrême droite du parti.