Murray Bookchin et Abdullah Öcalan: du municipalisme libertaire au confédéralisme démocratique.

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Murray Bookchin est un écrivain américain, communiste d’abord puis devenu anarchiste. Selon lui, les meilleur-e-s anarchistes sont d’ancien-ne-s communistes, mais le contraire pourrait être tout aussi vrai. Son municipalisme libertaire a grandement influencé le confédéralisme démocratique, une forme de démocratie radicale théorisée par Öcalan et actuellement en progrès au Kurdistan de l’ouest (Rojava) au Nord de l’Etat Syrien. Selon Bookchin, les tentatives de résoudre les contradictions et les problèmes soulevés par l'urbanisation, la centralisation, la bureaucratie et l’Etat apparaissent trop souvent comme des utopies inatteignables. Les anarchistes qui les proposent sont souvent vus comme des nostalgiques d’un temps médiéval. Toutefois au Rojava une nouvelle société est en plein essor et en bonne route pour si ce n’est résoudre, du moins remettre en question ces problèmes à la racine.

Bookchin a esquissé ce qu’il appelle une communauté anarcho-communiste, c’est à dire une société qui suit une doctrine politique qui cherche l’établissement d’un ordre social nouveau, plus libre et égalitaire. Ce terme a été utilisé et revendiqué pour la première fois en 1876 par la section italienne de l’Association internationale de travailleurs. Ainsi les anarcho communistes ou communistes libertaires proposent l’abolition conjointe du système capitaliste et de toute structure étatique, l’interdiction de l’accumulation des capitaux tant matériels que financiers et que la propriété privée soit substituée par la “possession individuelle”.

Le municipalisme libertaire permet que le pouvoir décisionnel soit dans les mains de ses membres et non dans les mains d’institutions de coordinations (à différents niveaux selon les modes opératoires des différents groupes). Il est opposé à un Etat fort qui détiendrait l’hégémonie culturelle, économique et politique, lorsqu’une société communiste libertaire permettrait une prise de décision plus horizontale.

Le municipalisme libertaire de Bookchin est également basé sur un critique du capitalisme. Selon lui, la principale contradiction inhérente au capitalisme réside dans les tensions entre ce qui est et ce qui pourrait être. C’est-à-dire que les avancées technologiques et scientifiques nous permettent actuellement de créer une quantité considérable de richesses. Par exemple la production agricole mondiale pourrait suffire à nourrir toute l’humanité. Nous vivons dans l’abondance (du moins dans les pays occidentaux) et pourtant, la pauvreté n’a pas cessée.  On pourrait imaginer qu’avec ces avancées, une redistribution équitables des ressources aux classes moyennes et aux classes les plus pauvres, le niveau de vie pourrait considérablement augmenter en travaillant moins. Cependant, le système capitaliste est basé sur une classe bourgeoise qui travaille à sa propre oppression à travers sa dépendance à une abondance et une croissance toujours plus grande. Ainsi, pour éviter de s’écrouler, le système capitaliste doit reposer sur certaines valeurs telles que le sexisme, un système hautement hiérarchisé et l’esprit de sacrifice. Ainsi, au lieu de permettre à la population de vivre dans un système d’abondance de liberté et de loisirs – tel que ce pourrait être rendu possible grâce à l’industrialisation et aux avancées scientifiques, s’il y avait une distribution équitable des ressources – le capitalisme maintient la pauvreté, le travail, la rareté et la soumission, faisant de ce système le plus absurde et contradictoire de l’histoire des sociétés.

Pour contrer ce système capitaliste, Bookchin propose ce qu’il appelle le municipalisme libertaire. C’est-à-dire un modèle démocratique basé sur une fédération de communes que l’on retrouvera au Rojava dans le confédéralisme démocratique. Ce système serait basé sur la liberté et l’égalité sans la tension habituellement présentée entre ces deux concepts, trop souvent présentés comme impossible de concilier.

L’anarchisme est une tendance à travers l’histoire qui a notamment pour but d’identifier les structures coercitives, autoritaires et hiérarchiques afin d’en tester leur légitimité. Lorsque ces structures ne peuvent pas justifier leur autorité, elles doivent alors être démantelées créant ainsi un espace propice à la liberté. Mikhaïl Bakounine a définit la liberté d'une manière particulièrement intéressante. De manière positive: en tant qu'affaire sociale plutôt qu'individuelle car elle ne peut être pleine et entière que si elle est réalisée à l'échelle d'une société. La liberté se base sur le développement des facultés de tout être humain à travers l'éducation, la prospérité matérielle et l'entraînement scientifique. Bakounine - qui était d'ailleurs l'un des premiers anarchistes à théoriser le fédéralisme- voyait également la facette négative de la liberté, à savoir une révolte contre toute sorte d'autorité qu'elle soit divine, sociale ou individuelle. Cette définition de la liberté est intéressante car elle n'est pas construite en opposition à l'égalité mais lie au contraire liberté et solidarité. La liberté des uns ne s'arrête pas là où commence celle des autres, mais au contraire réalise tout son potentiel dans l'extension de la liberté des autres.

On peut ici voir l’influence de Bakounine, l’un des théoriciens de l’anarchisme, sur le municipalisme libertaire de Bookchin.
Bien que la théorie de Bookchin parle d’une analyse occidentale et se base notamment sur un mode de fonctionnement américain et européen, elle a tout de même fait écho chez Öcalan qui décida de la mettre en pratique.

Nous vous invitons maintenant à lire le texte sur Le système politique au Rojava

BIBLIOGRAPHIE

Baillargeon, N. (2008) L'ordre moins le pouvoir. Histoire et actualité de l'anarchie. Marseille: éditions Agone.

Bookchin, M. (2016) Au delà de la rareté. L'anarchisme dans une société d'abondance. Montréal: Les Editions Ecosociétés.

Carne, E. (2016) “Le communisme libertaire: Qu’est-ce-donc?” sur https://www.revue-ballast.fr/communiste-libertaire/ , consulté le 04.11.2018.

Chomsky, N. in Baillargeon, N. (2008) L'ordre moins le pouvoir. Histoire et actualité de l'anarchie. Marseille: éditions Agone.

Oxfam (2014) La situation alimentaire dans le monde. Disponible ici : https://www.oxfam.org/sites/www.oxfam.org/files/br-140115-good-enough-to-eat-fr.pdf consulté le 10.09.2018