Dans cet article, nous allons explorer les origines du fascisme italien et allemand en mettant en avant leurs ressemblances, tout en soulignant leurs particularités. Alors qu’à l’heure actuelle les néo-fascistes se réactivent à l’échelle mondiale et que leurs idées se banalisent dans la société, nous estimons qu’il est important d’étudier les racines et l’histoire de ces mouvements contre-révolutionnaires afin de mieux les combattre.

Des rats dans les tranchées

Le fascisme italien et le fascisme allemand sont tous les deux nés dans les tranchées de la fin de la 1ère guerre mondiale. Le traité de Versailles a causé le mécontentement sur lequel les futurs fascistes ont pu surfer et capitaliser autant en Allemagne qu’en Italie.

L’Allemagne, brisée par la première guerre mondiale et tenue pour responsable de cette dernière et se voit forcée de payer de fortes réparations aux vainqueurs.  Pour s’en assurer, ces derniers occupent la Ruhr (bassin minier et industriel de l’Allemagne de l’ouest).

En Italie, Benito Mussolini, un ancien membre du parti socialiste italien, expulsé pour son interventionnisme virulent pour l’entrée en guerre de l’Italie dans la 1ère guerre mondiale, est recruté et financé par les services secrets britanniques du MI5 [1]. Sa “mission” était de préparer l’opinion publique italienne, à l’aide de son journal, à entrer en guerre aux côtés des anglais. L’Italie a finalement rejoint la Triple-Entente contre les Empires d'Allemagne et d'Autriche-Hongrie en 1915. Bien que faisant partie du camp des vainqueurs, l’Italie, n’a pas reçu les territoires qu’elle attendait : la Dalmatie et Fiume. On parle alors d’une “victoire mutilée”. La monarchie constitutionnelle en sort affaiblie.

Un vent de révolution

La fin de l’Empire allemand et la proclamation de la république de Weimar créent une onde de choc parmi la population travailleuse. Bien que le parti social-démocrate allemand soit arrivé au pouvoir, le mécontentement règne parmi la classe ouvrière inspirée par les événements révolutionnaires en Russie et la chute du Tsar.

Plusieurs parties de l’Allemagne s’organisent en conseils (« soviet » en russe, « rat » en allemand) d’ouvriers, de soldats et de marins. Le gouvernement social-démocrate choisit de mater les soulèvements et les républiques rouges avec l’aide des corps-francs (paramilitaires d’extrême-droite et soldats de retour du front, certains formeront les premiers corps de SA, SturmAbteilung, milice aux chemises brunes du parti nazi). La révolte des marins de Kiel, la république socialiste de Bavière, la Commune de Berlin sont écrasées par la répression.

C’est dans ce contexte qu’un petit caporal rappelé du front, Adolf Hitler, est engagé comme mouchard par les services secrets de l’armée allemande pour infiltrer un petit parti d’extrême-droite, le DAP Deutsche Arbeiter Partei [2]. Hitler réussit à en prendre le pouvoir et renomme le parti NSDAP, Parti national-socialiste des travailleurs allemands, le parti nazi.

Le contexte italien d’après-guerre est tout aussi explosif. Également inspirés par la révolution russe, les classes laborieuses s’organisent en conseils d’usine et occupent les terres des grands propriétaires terriens. Cette période révolutionnaire de l’histoire italienne est appelée « Biennio Rosso » (« les deux années rouges » 1919-1920). Le « Biennio Rosso » prend fin avec la trahison des directions syndicales et du Parti Socialiste Italien. La bourgeoisie italienne, terrifiée par ces deux années de conflits sociaux, va aller jusqu'à soutenir la montée du fascisme afin d'écarter définitivement le spectre d'une révolution socialiste.

La terreur fasciste

En Allemagne, à la suite de l'occupation de la Ruhr et de l'effondrement du mark, Adolf Hitler profite de l'émoi et tente de renverser le gouvernement de Bavière le 8 novembre. Le putsch de la Brasserie est un échec et Hitler est condamné à cinq ans de détention. Hitler ne passa finalement que treize mois à la prison de Landsberg, mettant son incarcération à profit pour rédiger son manifeste raciste et annonciateur du génocide, Mein Kampf. Adolf Hitler, comme beaucoup de réactionnaires en Allemagne, pense que la guerre a été perdue à cause de l’agitation politique des communistes et d’un supposé complot juif mondial (en réalité l’Allemagne impériale n’avait pas pu faire face à l’entrée en guerre tardive des États-Unis en 1917).

L’humiliation du traité de Versailles et la fin de l’empire avaient provoqué une forte agitation parmi les forces nationalistes et conservatrices. La crise financière et économique mondiale,10 ans plus tard, amènera Hitler au pouvoir avec la bénédiction et le financement des grands industriels allemands. La période entre la fin de la 1ère guerre mondiale et la prise de pouvoir par les nazis en 1933 est appelée la « révolution conservatrice allemande » propice au nationalisme, à l’antisémitisme et aux mouvements Volkish (courant d’idées  prenant ses sources dans le romantisme allemand. Païen, pangermaniste, il rêve d’un passé germanique largement mythique et mythifié).

Le nazisme est ancré dans une vision raciste de la société, mais ses premières victimes sont les communistes et la gauche allemande qui sont assassinés dans les premiers camps de concentration. La politique de « darwinisme social » ou seuls les plus forts survivent s’illustre par l’assassinat systématique des personnes handicapé.e.s avec les premières chambres à gaz. L’Allemagne nazie prévoyait de transformer toute l’Europe de l’est, avec son concept de « Lebensraüm » (espace vital), en une colonie de peuplement. Cela se traduisit dans la pratique par l’asservissement et la liquidation de populations locales, en particulier les juifs, les polonais et les slaves qui étaient perçus par les nazis comme des « untermensch » (des sous-hommes). Il est important d’analyser que les empires coloniaux occidentaux ont utilisé les mêmes pratiques génocidaires et déshumanisantes contres les indigènes bien avant l'existence des nazis.

En Italie, c’est à la fin du Biennio Rosso que les chemises noires de Benito Mussolini entrent en action pour défendre le patronat et les propriétaires terriens. Les maisons des syndicats, les usines, les piquets de grève, les journaux de gauche sont attaqués et incendiés par les escadrons fascistes. Les leaders ouvriers sont assassinés en pleine rue par les fascistes protégés, secondés et armés par la police et l’armée. Les grèves tant urbaines que rurales, sont réprimées dans le sang. Devant cette violence, les groupes d’autodéfense et les premières organisations antifascistes naissent au sein des masses populaires. Parmi les plus connues les « Arditi del Popolo » (ardents ou exaltés du peuple, première organisation antifasciste paramilitaire). Aidé par la bourgeoisie, la petite-bourgeoise et les industriels, le PNF (Parti National Fasciste) de Mussolini gagne en force et en adhérents jusqu’à pouvoir faire une démonstration de force lors de la « marche sur Rome », fin octobre 1922, à la suite de laquelle le roi d’Italie lui offre le pouvoir.

En fin de compte le fascisme c'est quoi ?

Le terme « fasciste » vient de l’italien « fascio », soit un fagot de branchages: le faisceau. Le faisceau entourant une hache était l’armement des licteurs, officiers d'exécution de justice, au service des Magistrats lors de la Rome Antique. Le bâton du faisceau pour les châtiments corporels, la hache pour la peine capitale. Le symbole du fascisme représente donc le pouvoir coercitif, le pouvoir de contraindre, de punir et de tuer. Le fascisme a donc dans son ADN un culte pour la force, la contrainte et la mort.

Logo du Parti national fasciste de Mussolini avec le faisceau

Un critère qui peut réunir les fascismes italien et allemand c’est la volonté de restaurer la “grandeur” impériale : le fascisme italien est nostalgique et rêve de retrouver la grandeur perdue de l’Empire romain. Cela se retrouve dans les symboles comme le salut romain, l’aigle impérial, mais également dans des visés expansionnistes et impérialistes en méditerranée et en Éthiopie. Le fascisme allemand, lui aussi rêve d’une grande Allemagne pangermaniste et du retour du “Reich” (l’Empire).

Le fascisme c’est également l’obéissance aveugle et le culte du chef: l’homme providence qui mène la nation, qu’il s’agisse du “Führer” en Allemagne ou du “Duce” en Italie. Le fascisme c’est la hiérarchie et la soumission aux décisions imposées par le haut. La suite logique est la militarisation de la société et l’embrigadement de la jeunesse.

L’anti-communisme représente aussi un point commun et une définition des mouvements fascistes dans l’histoire. Face au marxisme internationaliste, le fascisme oppose, sous un vernis de “socialisme” national, la collaboration de classe dans un système corporatiste [3].

« Le fascisme devrait plutôt être appelé Corporatisme, puisqu’il s’agit en fait de l’intégration des pouvoirs de l’État et des pouvoirs du marché. » Benito Mussolini

Le fascisme représente donc les intérêts de la bourgeoisie et bénéficie de sa complicité pour lui servir d’élément contre-révolutionnaire supprimant la lutte des classes. Face à une crise sociale profonde, le fascisme est la roue de secours de la bourgeoisie et du patronat contre le communisme. Il faut tout de même analyser que le fascisme n’a pas écrasé les mouvements ouvriers allemands et italiens, c’est la social-démocratie qui en est responsable. Les fascistes n’ont porté que le coup de grâce. Le fascisme historique n’a pas eu non plus besoin de prendre le pouvoir par la force. Le pouvoir lui a été cédé par les élites. Le fascisme a prospéré sur l'échec des révolutions en achevant les restes de l'organisation collective des classes populaires. Il s'agit d'un mouvement fondamentalement hostile à la révolte des travailleuses et travailleurs, assurant par la violence fasciste ce que le droit bourgeois n'a pas pu faire.

N’oublions jamais que les régimes fascistes ont pu se maintenir et agir grâce à l’inaction et la passivité des démocraties libérales. Le seul barrage face au fascisme c’est la révolution sociale et l’organisation par le bas.

Dans la même thématique, vous pouvez lire notre article sur l'histoire des origines de l'Action antifasciste en Allemagne.

[1] Mussolini worked for MI5 agents http://news.bbc.co.uk/2/hi/uk/8306475.stm

[2] Hitler n'aurait pu prendre le pouvoir sans la complicité d'élites bourgeoises https://www.nouvelobs.com/le-dossier-de-l-obs/20130726.OBS1194/hitler-n-aurait-pu-prendre-le-pouvoir-sans-la-complicite-d-elites-bourgeoises.html

[3] Doctrine prônant une "troisième voie" entre le capitalisme et la lutte des classes. L’idée principale étant de subordonner les intérêts des travailleurs et du patronat à l’Etat-Nation. L’Italie fasciste, le Portugal salazariste et l’Espagne franquiste, l’ont appliqué sous la forme du “corporatisme d'Etat”.