Nombre de marxistes d'hier et d’aujourd’hui s’accordent pour dire que l’énoncé des thèses du matérialisme historique le plus classique, le plus clair et le plus général a été écrit par Karl Marx lui-même, dans sa Préface à la critique de l’économie politique (1859).

Dans cette première partie du texte nous essaierons de présenter des extraits de cette préface et d’en expliquer les contenus.

“ Mes recherches aboutirent à ce résultat que les rapports juridiques - ainsi que les formes de l'État - ne peuvent être compris ni par eux-mêmes, ni par la prétendue évolution générale de l'esprit humain, mais qu'ils pren­nent au contraire leurs racines dans les conditions d'existence matérielles dont Hegel, à l'exem­ple des Anglais et des Français du XVIII° siècle, comprend l'ensemble sous le nom de « société civile », et que l'anatomie de la société civile doit être cherchée à son tour dans l'éco­no­mie politique.”  (Marx, 1859)

Marx entend démontrer que les rapports juridiques ne sont pas idéalistes mais bien au contraire basés et créés à partir du matériel, c’est-à-dire de ce qui est concret, qui existe déjà et qui précède les idées.

Ce qui revient à dire que la superstructure, dont les rapports juridiques font partie, est déterminée par l’infrastructure, dont les juges et la société civile font partie aussi.

“ Le résultat général auquel j'arrivai et qui, une fois acquis, servit de fil conducteur à mes études, peut brièvement se formuler ainsi : dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rap­ports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui corres­pondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives maté­rielles. L'ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base concrète sur laquelle s'élève une superstructure juridique et politique et à la­quel­le correspondent des formes de conscience sociales déterminées. “ (Marx, 1859)

En voulant approfondir, Marx ajoute que la forme ou le style d’une société civile donnée est à son tour déterminée par l’économie politique, c’est-à-dire la forme que prennent les rapports de production matériels. Il faut entendre ici le terme de production comme concept générique : production de biens, de services, des idées,etc..

L’infrastructure, ou base matérielle, dont les rapports de production font partie, est influencée par des facteurs internes à elle même.

“ Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie social, politique et intellectuel en général. Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être; c'est inversement leur être social qui détermine leur conscience. “ (Marx, 1859)

Avec cette phrase très célèbre Marx réaffirme que c’est la matière et non les idées, qui donne la forme aux objets et aux êtres existants.

“ À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n'en est que l'expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s'étaient mues jusqu'alors. De formes de développement des forces productives qu'ils étaient ces rapports en deviennent des entraves. Alors s'ouvre une époque de révolution sociale. Le changement dans la base économique bouleverse plus ou moins rapidement toute l'énorme superstructure. “ (Marx, 1859)

Dans ce passage assez dense Marx explique les changements sociétaux qui peuvent amener une société à une phase historique proche de la révolution. Une fois de plus il répété le fait que la matière, la base économique, précède et a une grande influence sur l’idéal, la superstructure.

Pour donner un exemple plus concret imaginons d’être dans une usine qui produit des stylos. Un jours les ouvriers et ouvrières, les forces productives matérielles, sont convoqués puisque les patrons ont décidé d’en licencier une bonne partie suite à des changements importants dans le marché national des stylos. La nouvelle tendance serait d’utiliser des dictaphones au lieu de noter soi-même ses propres idées, ainsi les rapports de production varient grâce aux changements du marché, dans ce cas au niveau de la demande. Ainsi les patrons décident de licencier massivement puisque les connaissances et compétences des ouvriers et ouvrières ne correspondent plus aux nouvelles nécessités de production. Les forces productives matérielles deviennent des entraves aux nouveaux rapports de production des dictaphones et les patrons veulent s’en débarrasser. Selon Marx c’est à ce moment précis qu’un chapitre révolutionnaire peut être ouvert, puisque les force productives, la matière, trouveront des moyens pour résister à ces changements.

“ Pas plus qu'on ne juge un individu sur l'idée qu'il se fait de lui-même, on ne saurait juger une telle époque de boule­ver­se­ment sur sa conscience de soi; il faut, au contraire, expliquer cette conscience par les contradictions de la vie matérielle, par le conflit qui existe entre les forces productives socia­les et les rapports de production. Une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu'elle est assez large pour contenir, jamais des rapports de production nouveaux et supérieurs ne s'y substituent avant que les conditions d'existence matérielles de ces rapports soient écloses dans le sein même de la vieille société. “ (Marx, 1859)

Ce passage suit la citation d’auparavant et Marx souligne le fait que pour être acteur du changement il faut en avoir conscience. C’est peut-être ça le rôle attendu de la part de révolutionnaires : travailler pour aider à développer la conscience de sa propre situation, sociale et individuelle.

De plus, il ajoute que les solutions aux changements matériels seront toujours déjà présentes dans la matière elle-même :

“ C'est pourquoi l'humanité ne se pose jamais que des problèmes qu'elle peut résoudre, car, à y regarder de plus près, il se trouvera toujours, que le problème lui-même ne surgit que là où les conditions matérielles pour le résoudre existent déjà ou du moins sont en voie de devenir. “ (Marx, 1859)

Marx termine son raisonnement sur le changement en disant que le système bourgeois de production actuel porte déjà en lui les germes d’une solution à ses propre contradictions internes.

“ Les rap­ports de production bourgeois sont la dernière forme contradictoire du processus de produc­tion sociale, contradictoire non pas dans le sens d'une contradiction individuelle, mais d'une contradiction qui naît des conditions d'existence sociale des individus; cependant les forces productives qui se développent au sein de la société bourgeoise créent en même temps les conditions matérielles pour résoudre cette contradiction. Avec cette formation sociale s'achè­ve donc la préhistoire de la société humaine. “ (Marx, 1859)

Ainsi Marx présente sa vision de l’histoire humaine comme étant une suite des contradictions internes aux différents systèmes de production (esclavagisme, régimes féodaux, capitalisme,etc..). Contradictions qui amènent déjà avec elles-mêmes leurs propres solutions, puisque c’est dans les situations générant les contradictions que les acteurs et actrices du changement trouveront les prémisses pour dépasser et possiblement créer une meilleure solution.

Cependant après la mort de Marx, Engels n’as pas manqué de nous prévenir quant aux possibles erreurs d'interprétation que cette vision de l’histoire peut induire : “ La méthode matérialiste se transforme en son contraire toutes les fois qu’on en use non pas comme un fil conducteur de l’investigation historique, mais comme une modèle tout prêt à l’aide duquel on taille et retaille les faits historiques” (Labica & Bensussan, 1998, p. 729)

De plus : “ D’après la conception matérialiste de l’histoire, le facteur déterminant est en dernière instance la production et la reproduction de la vie réelle. Ni Marx ni moi n’avons jamais affirmé davantage. Si quelqu’un dénature cette position en ce sens que le facteur économique est seul déterminant, il le transforme en une phrase vide, abstraite,absurde.” (Labica & Bensussan, 1998, p. 729)

BIBLIOGRAPHIE

Bensussan G., Labica G. Dictionnaire critique du marxisme. Paris : Éditions Quadrige/PUF, 3éme ed. 1999.

The Marxists Internet Archive. (1998). Karl Marx. Consulté le 17.3.2019 sur https://www.marxists.org/francais/marx/works/1859/01/km18590100b.htm