À travers cet article la rédaction de Radix souhaite faire redécouvrir, de manière synthétique, une période, peu connue mais néanmoins marquante, de l’histoire des stratégies communistes sur le continent européen.

Le moment eurocommuniste – qui correspond globalement aux années 1970 –  est d’abord un moment essentiel de l’histoire du mouvement communiste international et de sa déstalinisation chaotique.

L’eurocommunisme peut  se résumer en deux thèses, qui pour une part ont la même portée : la première consiste à dire que la démocratie doit être au cœur d’une stratégie révolutionnaire pour un socialisme lui-même démocratique ; la deuxième à dire que les partis communistes doivent construire leurs politiques de manière autonome, sans dépendre d’un « centre », qu’il soit mondial ou régional.

Ces deux thèses ont une caractéristique commune qui a souvent été interprétée comme point central de l’eurocommunisme : il s’agit d’une manière ou d’une autre de récuser  la politique du parti communiste de l’Union Soviétique (PCUS).

Ce courant cherche à s’affranchir  de  l’influence de l’URSS, et à penser les conditions d’une transition vers le socialisme qui tienne compte de la spécificité des sociétés ouest-européennes.

Les partis communistes de différents pays, en Europe et ailleurs l'adoptent en ordre dispersé : d’abord les Belges, puis les Italiens, les Espagnols, les Français, ainsi que les partis communistes du Japon, d’Australie ou du Mexique, mais pas ceux de la  République fédérale allemande ou du Portugal – et moins encore ceux des pays d’Europe de l’Est, car ils étaient encore sous l’influence directe de l’URSS.

L’idée que la démocratie est à la fois un moyen et une fin des politiques d’émancipation peut sembler aujourd’hui une banalité. Ce n’était pas le cas il y a un demi siècle. C’est ce moment qui structure l’eurocommunisme :  celui où un certain nombre de partis communistes occidentaux – et tout particulièrement les partis italien, espagnol et français - ont défini des stratégies dans lesquelles la démocratie tenait une place centrale.

Si l’on se réfère à Nicos Poulantzas, penseur marxiste adhérent au idéaux eurocommunistes, le fait de mettre la démocratie au centre des préoccupations stratégiques communistes à des conséquences, importantes et novatrices, sur les pratiques : jusqu'aux années ‘70 la théorie prédominante était celle de la «dualité des pouvoirs ». Cette théorie a été formulée par Lénine et Trotsky et date d’avant la révolution russe de 1917. Elle consiste à voir les forces agissantes, pour ou contre la révolution, de manière binaire. En résumé, il y a les méchants, “l’État” d’un côté et les bons, “le peuple” de l’autre et ces deux parties vont entrer inévitablement en conflit pour tenter de prendre le dessous.

Poulantzas affirmait que les forces du changement et les force de la réaction sont tant présentes au sein des États qu’au sein des peuples euroopéens. Cela suppose que la théorie bolchevique de la « dualité des pouvoirs » est inadaptée aux pays occidentaux. Pour Poulantzas l’État est une « condensation de rapports de force » entre les forces du changement et les forces réactionnaires.

La reconnaissance du caractère contradictoire de l’État capitaliste rend impossible le maintien du vieux schéma stratégique bolchevique. Il force à reconnaître l’existence de clivages à l’intérieur de chaque camp, et fait de l’État lui-même un site possible de l’action révolutionnaire plutôt que juste un palais à conquérir.

Histoire et naissance

On s’accorde généralement à dater l’émergence de l’eurocommunisme à août 1968 : lorsque tous les partis que l’on a ultérieurement désigné comme eurocommunistes ont ainsi dénoncé – dans des termes parfois différents – l’intervention soviétique en Tchécoslovaquie mettant fin au Printemps de Prague.

On a dit que l’eurocommunisme était né en août 1968. D’une certaine façon, il a été baptisé en mars 1977, à l’occasion de la réunion de ce qui a pu être qualifié de « sommet de l’eurocommunisme » : la rencontre à Madrid du français Georges Marchais, de l'italien Enrico Berlinguer et de l'espagnol Santiago Carrillo, à l'époque les trois occupaient les places de dirigeants dans leurs partis communistes respectifs.

À gauche, en premier plan, Enrico Berlinguer, au centre Santiago Carrillo et à droite Georges Marchais

Si le prétexte pour mener cette réunion était le soutien apporté, de France et d’Italie, à l’action du PCE (Parti communiste d’Espagne) pour sa légalisation dans le cadre de la lente transition démocratique de l’après-franquisme, c’est en tant que « sommet eurocommuniste » qu’il suscite l’attention de la presse mondiale. Son résultat fait l’objet de réactions diverses.

Madrid ne constitue pas la mise en place d’une mini-internationale eurocommuniste, et il n’y aura plus jamais de rencontre autre que bilatérale entre les partis de cette mouvance.

Apparaît également en 1978, réaffirmée l’année suivante, une forte formule, affirmant ne pas « oublier les crimes qui ont endeuillé l’histoire du socialisme à l’époque de Staline, ni les écarts sérieux et graves qui existent aujourd’hui dans les pays socialistes entre la réalité et ce qui pourrait, ce qui devrait d’ores et déjà être la démocratie socialiste ».

Georges Marchais affirme que ces impasses des pays socialistes tiennent à « la méconnaissance persistante de l’exigence démocratique dont le socialisme est universellement porteur. »

Aile Gauche et aile droite ?

Il est fréquent, lorsque l’on évoque l’eurocommunisme, d’y distinguer un courant « de gauche » et un courant « de droite ».

Mais si l’on peut assez aisément identifier des thèses ou des auteurs, voire des dirigeants, appartenant à l’un ou l’autre de ces courants, la réalité est qu’ils sont inextricablement mêlés dans les démarches des partis impliqués.

Dans l’ordre de la pensée politique et théorique, on pourrait dans le champ des publications en français voir Nicos Poulantzas, membre du parti communiste grec « de l’intérieur », comme assez représentatif d’un eurocommunisme de gauche, c’est à dire donnant à la lutte des classes – et plus généralement à l’analyse de classe – une place prééminente dans sa pensée.

On pourrait également citer la spécialiste de Gramsci : Christine Buci-Glucksmann, auteure par ailleurs de la notice « Eurocommunisme » du Dictionnaire critique du marxisme de Georges Labica et Gérard Bensussan.

De son côté, un Jean Elleinstein, historien français, représente assez bien un « eurocommunisme de droite », surtout sensible aux convergences entre communistes et sociaux-démocrates. Au niveau de la direction politique, le dirigeant du Parti communiste espagnol Santiago Carrillo était considéré comme appartenant à “l’aile droite”, et le représentant du Parti communiste italien Pietro Ingrao comme faisant parti de “l’aile gauche” .

Critiques

La critique de l’eurocommunisme est très intense de la part du PCUS (Parti communiste de l’Union soviétique) et des partis qui lui sont proches – où l’on n’hésite pas à parler de « révisionnisme », voire de « trahison », et à mener, en direction des partis eurocommunistes, des opérations de déstabilisation, par exemple en Espagne et en France, mais aussi, avec succès, en Autriche.

Le trotskisme est bien entendu hostile à l’eurocommunisme, Ernest Mandel dépeint dans un essai de 1978, intitulé Critique de l’eurocommunisme, comme une sorte de suite logique du stalinisme.

Comme Mandel, Perry Anderson, historien marxiste anglais, considère que la recherche d’une « voie démocratique vers le socialisme », d’une transition vers le socialisme émancipée du modèle soviétique, serait le prétexte à des alliances avec certains secteurs de la bourgeoisie – de type « compromis historique » en Italie – politiquement ruineuses pour le mouvement révolutionnaire.

Suite et fin

Il est peut-être intéressant pour celles et ceux qui, encore aujourd’hui,  réfléchissent au dépassement du système capitaliste d’apprendre des erreurs du passé. L’eurocommunisme a été un bel essais théorique qui a eu des résultats pratiques désastreux pour l’ensemble de la mouvance communiste internationale.

L’histoire de l’eurocommunisme est ainsi au final celle d’un échec dont l’analyse ne peut être faite qu’à la lumière d’une analyse fine de la conjoncture qui lui a donné naissance, mais dont l’un des éléments est la contradiction entre la réflexion des dirigeants et leur pratique d’un tournant tenté « par le haut ».

Pour les eurocommunistes il s’agissait de sortir de l’impasse stalinienne sans pourtant renoncer au communisme dans son ensemble ; pour des partis qui se sont construits sur le suivisme à l’égard du Centre, le pari était risqué.

Très vite, le PCI va parler de construire une « euro-gauche » ; puis va renoncer tout bonnement à se réclamer du communisme : entre 1989 et 1991, il se transforme en « Parti Démocrate de Gauche », qui deviendra plus tard le simple « Parti Démocrate », représentatif d’un vague « centre gauche » fort peu à gauche.

Après la tragédie italienne, la farce française : c’est dans les années 90 le « moment Robert Hue » qui clôture l’eurocommunisme à la française, avec la « gauche plurielle » qui ne retient des années 70 que le principe de l’alliance électorale et gouvernementale avec le parti socialiste, mais sans aucune considération de contenu – et moins encore de luttes de masses.

Quant au PCE, il est terrassé dès sa première épreuve électorale et ne s’en est jamais vraiment remis.


SOURCES

https://www.contretemps.eu/histoire-eurocommunisme/

https://www.contretemps.eu/gramsci-intempestif/

https://www.contretemps.eu/poulantzas-etat-democratique-socialisme/

https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/04/vil19170409.htm