Hémisphère Gauche - Une cartographie des nouvelles pensées critiques

On assiste depuis la seconde moitié des années 1990 au retour de la critique sociale et politique. Des manifestations altermondialistes à la campagne contre le traité européen, des succès électoraux de l’extrême gauche à la mobilisation contre le CPE, la gauche de la gauche semble sortie du « grand cauchemar » des années 1980.

Pourtant, la critique n’est pas que dans la rue. La bataille des idées fait rage elle aussi. Développée par des auteurs comme Toni Negri, Slavoj Zizek, Alain Badiou, Judith Butler, Giorgio Agamben, Fredric Jameson, Wang Hui, Moishe Postone, Gayatri Spivak ou Axel Honneth, la pensée radicale est de retour.

Quelles sont ces théories qui accompagnent l’émergence des nouvelles luttes sociales ? En quoi se distinguent-elles de celles qui caractérisaient le mouvement ouvrier dans ses formes traditionnelles ?

Ce livre rend compte de la diversité de ces nouvelles pensées : théorie « queer », marxisme et postmarxisme, théorie postcoloniale, théorie de la reconnaissance, poststructuralisme, néospinozisme, etc. Il montre également l’unité qui sous-tend ces courants, tous produits des défaites subies par les mouvements de contestation des années 1960 et 1970.

Cet ouvrage se veut une cartographie intellectuelle, un instrument d’orientation dans le nouveau paysage des pensées critiques, dans une perspective internationale.
Ainsi le livre est séparé en trois parties distinctes et qui peuvent être lues séparément mais qui se complètent dans l’ensemble.

La première partie explicite les contextes qui ont amenés à l’émergence des nouvelles pensées critiques :

1. La nouvelle gauche (1956-1977), qui remettait en question la théorie figée marxiste-léniniste, se préoccupe de l’aliénation, questionne la centralité de l’exploitation économique, s’interroge sur le sujet de l’émancipation (les nouveaux mouvements sociaux jettent de l’ombre sur la classe ouvrière) et, avec Foucault, explore la multiplicité du pouvoir. Ces questionnements influencent non seulement les nouveaux penseurs critiques, mais également ceux issus de cette période qui n’ont pas renoncé à leurs espoirs (Rancière, Badiou, Negri…).

2. Depuis les années 1920, avec la dogmatisation du marxisme, les théoriciens critiques entretiennent, contrairement à leurs prédécesseurs, peu de rapports avec les organisations ouvrières (partis ou syndicats). Un des rares qui maintient, selon moi, le lien avec la pratique est Antonio Gramsci qui, emprisonné, a pu réfléchir librement sur l’échec du mouvement ouvrier face à la montée du fascisme. Il n’est donc pas étonnant que Gramsci, comme le souligne Keucheyan, exerce une si forte influence dans la pensée critique contemporaine.

3. L’Europe, dont la France, a perdu aux mains des États-Unis et de leurs universités « le (quasi) monopole dont ils disposaient jusqu’ici sur la production des théories critiques ». L’auteur prédit que celles-ci proviendront de plus en plus des régions périphériques du  « système-monde », dont la Chine, l’Inde et le Brésil, et que les femmes y joueront un rôle important.

4. L’innovation des théories critiques actuelles est le produit, d’une part, de l’introduction de nouveaux objets d’analyse (ex. l’écologie) et, d’autre part, de l’hybridation du corpus marxiste par de nouveaux courants.

Les deux dernières parties présentent de façon succincte, mais claire, les nouvelles pensées critiques sur la nature et l’évolution du système capitaliste (dont celles de Robert Cox, David Harvey, Benedict Anderson, Robert Brenner, Elmar Altvater et du Canadien Leo Panitch) et sur les sujets de l’émancipation [du système d’exploitation capitaliste N.d.r] (dont celles de Slavoj Zizec, Donna Haraway, E. P. Thompson, David Harvey, Seyla Benhabib et Ernesto Laclau).

Si la première partie nous permet de réfléchir sur les défaites d’où émergent de nouvelles pensées critiques, les deux dernières introduiront le lecteur à des auteurs qu’il ignorait.

L’auteur Razmig Keucheyan est docteur en sociologie et professeur de sociologie à l'université de Bordeaux. Il est l'auteur de Constructivsme. Des origines à nos jours (Hermann, 2007), d'une anthologie des Cahiers de prison d'Antonio Gramsci, Guerre de mouvement et guerre de position (La Fabrique, 2012) ainsi que de Hémisphère gauche, cartographie des nouvelles pensées critiques, La Découverte, 2017, 3eéd..

SOURCES

https://www.editions-zones.fr/livres/hemisphere-gauche/

https://www.ababord.org/Hemisphere-gauche-Une-cartographie