La gauche radicale a trop souvent été divisée par le passé, et en particulier entre les courants communistes et anarchistes. Tout au long du 20èmesiècle, ces derniers se sont disputés l’hégémonie au sein de la classe ouvrière. La rivalité entre ces deux enfants du socialisme remonte aux conflits entre Karl Marx et Michel Bakounine au sein de la 1ère Internationale, l’Association internationale des travailleurs (AIT).

En Suisse romande et en Suisse allemande, il existe actuellement plusieurs organisations et groupes autonomes, anarchistes et communistes qui collaborent ensemble depuis des années. Ces alliances permettent de trouver des points communs et d’unité, autant dans la théorie que dans la pratique. Il nous semble important de suivre cette démarche afin de dépasser le sectarisme et le dogmatisme que connaît la gauche radicale, dans le but de formuler ensemble un socialisme pour le 21ème siècle, en prenant en compte les erreurs et les faiblesses des mouvements révolutionnaires du passé.

Nous pensons que pour dépasser le capitalisme, l’anarchisme et le communisme sont des outils complémentaires. Au lieu de continuellement opposer Marx et Bakounine nous voulons présenter une lecture marxiste hétérodoxe capable de concilier anarchisme et communisme et d’en faire des sparring partners.

Premièrement, l’anarchisme social n’est pas un mouvement petit-bourgeois, idéaliste et aventuriste comme l’accusent la plupart de ses détracteurs. L’anarchisme est un courant révolutionnaire du mouvement ouvrier et non pas une belle fantaisie ni une idée abstraite de philosophie. L’anarchisme ne se résume pas à la négation et à la destruction de l’Etat, il porte également en lui les germes d’une vie nouvelle. Détruire un système et un État injuste c’est bien, prévoir et organiser la société future c’est encore mieux et ça, Bakounine le défendait déjà de son temps.

"Un programme politique n'a de valeur que lorsque, sortant des généralités vagues, il détermine bien précisément les institutions qu'il propose à la place de celles qu'il veut renverser ou réformer." Michel Bakounine, Oeuvres - N° 78

Le communisme quant à lui été trop souvent accusé d’être autoritaire, étatiste et condamné à s’enliser dans la bureaucratie. Pourtant il est porteur d’un projet libérateur et émancipateur ayant comme but l’anarchie :

« Tous les socialistes entendent par anarchie ceci : le but du mouvement prolétaire, l’abolition des classes, une fois atteint, le pouvoir de l’Etat disparaît et les fonctions gouvernementales se transforment en de simples fonctions administratives. » Karl Marx, Les prétendues scissions dans l’internationale, 1871

Les désaccords résident dans les moyens et les stratégies à mettre en place pour y arriver mais ils peuvent s’expliquer par le dogmatisme d’un côté et l’idéalisme de l’autre. La dictature du parti sur la classe, le capitalisme d'État, le culte du chef, le bureaucratisme ne sont pas des fatalités. Nous devons aujourd’hui défendre le communisme comme un projet démocratique, écologique et anticapitaliste.

Seulement, pour pouvoir abattre le capitalisme il nous faudra, et nous espérons que tout le monde sera d'accord, un mouvement révolutionnaire organisé. Un mouvement capable de formuler un programme, d’assurer l’autodéfense populaire et d’administrer la société future. Ce n’est que dans ces conditions que l’on pourra s’avancer comme une réelle force alternative. Que l’organisation soit dans les mains de conseils ouvriers, de syndicats, de comités de quartiers, de partis révolutionnaires, peu importe car ils peuvent tous être des outils pour reprendre nos vies en mains à travers une démocratie radicale et directe. L’organisation est la clef.

L’expérience du Rojava est un exemple actuel de la jonction des idées et des pratiques anarchistes et communistes. Mais le projet d’une société libertaire ne se réalise par magie, l’autogestion ne se réalise pas par miracle. La formation de cadres, la construction d’organisations révolutionnaires et le travail avec les masses sont nécessaires pour porter un projet et un processus révolutionnaire à maturité. Sans théorie révolutionnaire il n’y a pas de mouvement révolutionnaire et sans organisation nous ne ferons pas le poids face aux défis à venir. La révolution au Rojava n’aurait pas pu avoir lieu sans l’apport théorique de l’anarchiste américain Murray Bookchin, sans les écrits d’Abullah Ocalan, mais aussi sans un parti structuré composé d’hommes et de femmes ayant fait un travail de fourmis pendant des années.

Derrière la victoire des anarchistes ayant écrasé les fascistes et pris le contrôle de Barcelone en 1936, il faut prendre en compte les décennies de travail d’agitation politique et syndicale dans les villes et les campagnes, la répression et les tentatives de soulèvements écrasés, les années de clandestinité et pour finir la force collective de 1,5 million de travailleurs et travailleuses organisé.e.s dans la Confédération Nationale du Travail (CNT), le syndicat anarchiste.

La théorie et la pratique étant les socles de l’action politique, nous pensons que nous devons travailler à construire des définitions et de concepts communs entre communistes et anarchistes qui se reconnaissent dans une grille d’analyse reposant sur le matérialisme et la lutte des classes comme moteur de l’histoire.

L’Etat

Dans le Manifeste du Parti Communiste écrit en 1848, Marx et Engels théorisent que le prolétariat dans sa lutte contre la bourgeoisie doit conquérir le pouvoir politique de l’Etat. Cette phase de « transition » vers une société communiste est un des points cruciaux de friction avec les anarchistes.

Pourtant en 1871, Marx change de point de vue devant l’expérience de la Commune de Paris qui bouscule ses idées. Dans La Guerre civile en France, Marx conclut que les travailleuses et les travailleurs ne peuvent pas reprendre à leur compte l’appareil d’Etat bourgeois avec ses structures policières, militaires et bureaucratiques hiérarchiques, mais doivent le détruire pour le remplacer par une nouvelle forme de pouvoir ouvrier qui ne serait pas un Etat au sens strict du terme.

« La Commune ne fut pas une révolution contre une forme quelconque de pouvoir d’Etat, légitimiste, constitutionnelle, républicaine ou impériale. Elle fut une révolution contre l’Etat comme tel, contre cet avorton monstrueux de la société ; elle fut la résurrection de l’authentique vie sociale du peuple, réalisée par le peuple. Elle ne fut pas une révolution ayant pour but de transférer le pouvoir d’Etat d’une fraction des classes dominantes à une autre, mais une révolution tendant à détruire cette machine abjecte de la domination de classe. » Karl Marx, brouillon d’article sur la Commune, 1871

Dans le Catéchisme révolutionnaire, Bakounine se prononce catégoriquement pour la destruction des États : «L'État, dit-il, doit être radicalement démoli», alors même qu’il réintroduit le mot «État» dans son argumentation un peu plus loin. L'Etat y est définit cette fois comme «l'unité centrale du pays», comme un organe fédératif. Il continue néanmoins à dénoncer «l'État tutélaire, transcendant, centralisé», à dénoncer «la pression despotiquement centralisatrice de l'État». Pour Bakounine, il y a donc Etat et Etat.

La dictature du prolétariat

« Entre la société capitaliste et la société communiste, se place la période de transformation révolutionnaire de celle-là en celle-ci. A quoi correspond une période de transition politique où l’Etat ne saurait être autre chose que la dictature révolutionnaire du prolétariat » Karl Marx, Critique du Programme de Gotha, 1875

Le concept de « dictature du prolétariat » suscite également la polémique. Pour Marx, le mot « dictature » n’avait pas le même sens ni le même poids historique qu’aujourd’hui. La définition de l’époque venait de son origine romaine, soit un pouvoir d’exception et limité dans le temps de la République ou d’un magistrat.

Engels, dans sa préface de la réédition en 1891 de La guerre civile en France, présente la Commune de Paris comme l’exemple le plus concret et la première manifestation historique de la dictature du prolétariat.

La dictature du prolétariat n’est donc pas la dictature d’un chef ni d’un parti, mais celui exercé démocratiquement par l’ensemble de la classe des travailleurs et travailleuses. Le travail étant selon Bakounine "la base de tous les droits politiques",  lors de la révolution la bourgeoisie se verait dépossédée de ses droits politiques et de sa propriété privée qui deviendrait collective. Perdre ses privilèges est ressenti comme quelque chose de terriblement "violent" par la bourgeoisie et elle a toujours été prête à utiliser la violence pour défendre ses intêrets. La dictature du prolétariat n'est autre que l'organisation collective des travailleurs et des travailleuses pour imposer leurs propres intêrets en contradiction totale avec ceux de la classe dominante.

Le parti

Pour une large frange de la gauche radicale antiparlementaire le mot « parti » est un répulsif. Et à juste titre, car dans la conception bourgeoise et étatiste, les partis s’arrogent le pouvoir politique du peuple dans l’unique but de maintenir un système et de servir les intérêts de la classe dominante. Pourtant sa définition dans le dictionnaire devrait mettre d’accord la plupart des anarchistes et des communistes quand à son importance et à sa nécessité : « groupe de personnes réunies par une communauté d'opinions, d'intérêts. Organisation structurée dont les membres mènent une action collective dans la société aux fins de réaliser un programme politique».

Tout collectif, association ou organisation est de facto un « parti ».  Le rôle du parti dans un processus révolutionnaire est d’être soit l’avant-garde qui formule des mots d’ordre soit de suivre et de renforcer les mouvements sociaux.

Pour Rosa Luxemburg, le Parti est l’expression de la classe ouvrière. Luxemburg était partisane d’un parti résolument large dans son recrutement et démocratique dans son fonctionnement. Elle était également partisane d’un parti unitaire qui soit le représentant du prolétariat en tant que classe. Cette conception n'implique nullement une hostilité face à la notion d’avant-garde ni qu’elle nie son rôle, bien au contraire. Mais sa conception restait une critique du bolchévisme et du léninisme.

« L'ultra centralisme défendu par Lénine nous apparaît comme imprégné non point d'un esprit positif et créateur,mais de l'esprit stérile du veilleur de nuit. Tout son souci tend à contrôler l'activité du parti et non à la féconder ; à rétrécir le mouvement plutôt qu'à le développer ; à le juguler, non à l'unifier.» Rosa Luxemburg, Questions d'organisation de la social-démocratie russe (1904)

Rosa Luxemburg croyait en la spontanéité de la classe et avait senti le danger de la direction centralisée du parti prônée par Lénine : un affaiblissement de l’activité des masses prolétaires et de leur esprit créateur pourtant essentiels au succès des actions révolutionnaires.

L’autogestion

Etymologie : du grec "autos", soi-même, et du latin "gestion", action de gérer, d'administrer.

L’autogestion est un des principes fondamentaux de l’anarchisme.

Il est un modèle d’organisation basé sur des pratiques collectives et égalitaires composé de relations de solidarité et de coopération volontaires géré par des groupes auto-administrés. Les prises de décision se font sur une base collective et la plupart du temps, par consensus. Le pouvoir est délégué à travers des mandats impératifs. Cependant ceux-ci sont également révocables permettant un contrôle des délégué.e.s par la base et un bon fonctionnement démocratique. La Commune de Paris, la révolution russe et espagnole ont été les plus grandes expériences d’autogestion révolutionnaire.

L’autogestion a pour méthode et pour objectif que l'entreprise et l'économie soient dirigées par celles et ceux qui sont directement liés à la production, la distribution et l'utilisation des biens et des services. Cette même méthode ne se limite pas à l'activité de production de biens et de services mais s'étend à la société entière, en proposant la gestion et la démocratie directe comme modèle de fonctionnement des institutions de participation collective.

Cette organisation volontaire et non hiérarchisée exige de l’investissement, de la participation et de la conscience. Aujourd’hui, nous vivons dans des sociétés qui ont écarté volontairement ces pratiques au profit de l’individualisme et de la compétition, créant ainsi une dépendance économique, sécuritaire et identitaire vis-à-vis de l’Etat bourgeois et du Capital. Nous avons donc besoin de nous réapproprier ces outils d’organisation collective, de recréer des habitudes, des manière de faire. Elles ne sont certes pas innées, mais s’acquièrent rapidement avec l’expérience.

C’est là qu’entrent en jeu les partis révolutionnaires, les syndicats, les collectifs et les associations. L’autogestion doit se développer par l’apprentissage dans les différentes entités qui le permettent. Un des buts du processus révolutionnaire étant le dépassement de la dualité entre « dirigeant.e.s » et « dirigé.e.s », le rôle des organisations révolutionnaires est d’encourager et d’organiser le pouvoir collectif.

Derrière la collectivisation des terres et l’application de l’autogestion par les paysans Catalans en 1936, se cache le travail sans relâche de la CNT et de la Fédération Anarchiste Ibérique (FAI). Rien ne tombe du ciel.

Le fédéralisme

L’étymologie latine foederatio, signifie alliance.

Le fédéralisme est un mode d'organisation dans laquelle chacun.e des membres dispose d'une autonomie et délègue certains de ses pouvoirs à un organisme central, dit fédéral. Les membres participent collectivement aux décisions de la fédération, cela s'applique aussi bien à des Etats qu'à des organisations.

La première forme moderne de fédéralisme a été l’alliance des trois cantons « primitifs » suisses dans un pacte défensif, à l'origine de la Confédération Helvétique. Toutefois nous n’allons pas nous intéresser à la définition et la pratique du fédéralisme des pays capitalistes comme l’Allemagne ou la Russie mais au concept anarchiste.

L'autonomie, la participation et la coopération en sont les fondements. A l’échelle d’un territoire elle a comme base les communes qui, autonomes mais fédérés, sont des gages d’organisation par les bas contre les dérives du centralisme.

« La division d'un pays en régions, provinces, districts et communes, ou en départements et communes comme en France, dépendra, naturellement de la disposition des habitudes historiques, des nécessités actuelles et de la nature particulière de chaque pays. Il ne peut y avoir ici que deux principes communs et obligatoires pour chaque pays, qui voudra organiser sérieusement chez lui la liberté. Le premier : c'est que toute organisation doit procéder de bas en haut, de la commune à l'unité centrale du pays, à l'État, par voie de fédération. La seconde : c'est qu'il y ait entre la commune et l'État au moins un intermédiaire autonome : le département, la région ou la province. Sans quoi, la commune, prise dans l'acception restreinte de ce mot, serait toujours trop faible pour résister à la pression uniformément et despotiquement centralisatrice de l'État, ce qui ramènerait nécessairement chaque pays au régime despotique de la France monarchique, comme nous en avons eu deux fois l'exemple en France, le despotisme ayant eu toujours sa source beaucoup plus dans l'organisation centralisante de l'État que dans les dispositions naturellement toujours despotiques des rois. La base de toute l'organisation politique d'un pays doit être la commune, absolument autonome, représentée toujours par la majorité des suffrages de tous les habitants, hommes et femmes à titre égal, majeurs. » Michel Bakounine, Catéchisme révolutionnaire

Le fédéralisme révolutionnaire s’oppose au jacobinisme, au nationalisme et à l’Etat-Nation. Une alliance et une unité librement consenties à tout le niveau de la société avec une visée internationale voire mondiale.

« Chaque pays, chaque nation, chaque peuple, petit ou grand, faible ou fort, chaque région, chaque province, chaque commune ont le droit absolu de disposer de leur sort ; de déterminer leur exigence propre, de choisir leurs alliances, de s'unir et de se séparer, selon leurs volontés et besoins sans aucun égard pour les soi-disants droits historiques et pour les nécessités politiques, commerciales ou stratégiques des États. L'union des parties en un tout, pour être vraie, féconde et forte, doit être absolument libre. Elle doit uniquement résulter des nécessités locales intérieures et de l'attraction mutuelle des parties, attraction et nécessités dont les parties sont seules juges.
Abolition absolue du soi-disant droit historique et de l'horrible droit de conquête comme contraires au principe de la liberté.
Négation absolue de la politique d'agrandissement, de gloire et de puissance de l'État, politique qui, faisant de chaque pays une forteresse qui exclut de son sein tout le reste de l'humanité, le force pour ainsi dire à se suffire absolument à lui-même, à s'organiser en lui-même comme un monde indépendant de toute humaine solidarité et à mettre sa prospérité et sa gloire dans le mal qu'il fera aux autres nations. Un pays conquérant est nécessairement un pays intérieurement esclave.
La gloire et la grandeur d'une nation consistent uniquement dans le développement de son humanité. Sa force, son unité, la puissance de sa vitalité intérieure se mesurent uniquement par le degré de sa liberté. En prenant la liberté pour base, on arrive nécessairement à l'union ; mais de l'unité on arrive difficilement, sinon jamais, à la liberté. Et si l'on y arrive, ce n'est qu'en détruisant une unité qui a été faite en dehors de la liberté.
La prospérité et la liberté des nations comme des individus sont absolument solidaires, et par conséquent liberté absolue de commerce, de transaction et de communication entre tous les pays fédérés. Abolition des frontières, des passeports et des douanes. Chaque citoyen d'un pays fédéré doit jouir de tous les droits civiques et doit pouvoir facilement acquérir le titre de citoyen et tous les droits politiques dans tous les autres pays appartenant à la même fédération.
La liberté de tous, individus et corps collectifs étant solidaires, aucune nation, aucune province, aucune commune et association ne sauraient être opprimées, sans que toutes les autres ne soient et ne se sentent menacés dans leur liberté. Chacun pour tous et tous pour chacun, telle doit être la règle sacrée et fondamentale de la Fédération internationale. » Michel Bakounine, Catéchisme révolutionnaire

Le fédéralisme révolutionnaire a grandement influencé la révolution au Rojava dans le nord de la Syrie et son système de « confédéralisme démocratique ». Sur place, des militant.e.s anarchistes et communistes du monde entier sont venus défendre cette révolution. L’expérience démontre que l’organisation, les débats et l’action nous rapprochent alors que la théorie dogmatique et sectaire nous divise. Finissons ce premier round de Marx vs Bakounine sur une punch-line :

« Une once d'action vaut une tonne de théorie. » Friedrich Engels