À la fin de la première guerre mondiale, l’Allemagne humiliée par la défaite et par la fin de son empire, vu apparaître plusieurs mouvements nationalistes. L’un de ces mouvements, le NSDAP, (Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei/Parti national-socialiste des travailleurs allemands/Parti nazi), était un parti groupusculaire et putschiste lors de sa fondation en 1920. Au début des années 1930 cependant, il se renforça en profitant de la crise économique mondiale. Il gagna progressivement 18% de l’électorat, pour arriver à 37% en 1932.

Les nazis ne furent pas uniquement actifs au niveau électoral. Ils possédaient également leur propre milice, les fameux « SA » (Sturmabteilung, littéralement section d’assaut), qui effectuaient des attaques et des assassinats ciblés et dirigés contre leurs adversaires politiques : c’est-à-dire toutes les organisations du mouvement ouvrier et de la gauche en Allemagne.

Les syndicats, le Parti social-démocrate d'Allemagne (SPD) et le Parti communiste d'Allemagne (KPD) auraient pu résister et vaincre les nazis s’ils avaient consentis à une union de la gauche et des travailleurs-euses. En effet, il ne faut pas oublier que lors des dernières élections, avant l’arrivée au pouvoir des nazis en 1933, le SPD et le KPD ensemble avaient plus de voix que le parti nazi.

Les actions antifascistes communes entre le KPD et le SPD n'existaient pas et étaient impensables de par leur histoire conflictuelle et leurs divergences en terme de ligne politique. Le SPD par exemple, comparait le KPD à des « fascistes peints en rouge ». Le KPD lui, traitait le SPD de « sociaux-fascistes ».

Rappelons le rôle profondément contre-révolutionnaire du SPD lors de la révolution allemande de 1918-1919, allant jusqu'à donner l'ordre de réprimer des soulèvements ouvriers et d'assassiner Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht. N'oublions pas non plus que le KPD était devenu un parti sous les ordres du Komintern (IIIème Internationale contrôlée par Staline).

Dans ces conditions comment créer une alliance tactique contre la terreur nazie ?

Pour se protéger de la violence des nazis, le SPD, légaliste et réformiste, mettait sa confiance dans l'État bourgeois, la Constitution de Weimar et la police. Alors que le KPD, révolutionnaire et pour l'antifascisme militant, avait organisé son propre service d'ordre, le "Roter Frontkämpferbund" (Union des combattants du Front rouge) déjà en 1924.

Beaucoup de militant.e.s de la base avaient reconnu le danger du fascisme et exigé un front uni au sein de leurs organisations. Mais les directions des deux partis ont refusé. Au lieu de cela, le SPD créa un "front" pseudo-uni avec les syndicats et certains libéraux. Ce "front" s'appelait le « Front de fer » et son emblème était composée de trois flèches rouges pointés à gauche vers le bas. Pour la propagande du SPD, les trois flèches symbolisaient la lutte contre : le KPD, la monarchie et les nazis. A noter qu'il fut également utilisé par la SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière) à partir de 1934 et ce jusqu'en 1969. La SFIO deviendra par la suite le Parti Socialiste et changera son emblème pour la rose.

Pour le KPD, le SPD était un parti corrompu par le capitalisme. Seulement, il restait le parti regroupant le plus de travailleurs-euses organisé.e.s. Sans leurs membres, la lutte contre les nazis ne pouvait pas être gagnée.

"L'action antifasciste doit briser la terreur meurtrière du fascisme hitlérien par l'autodéfense rouge de la masse organisée dans le plus large front uni." Citation trouvée dans la feuille d'information antifasciste, 1932, n° 23, p. 41

Le KPD fonda « l'Action antifasciste » le 10 juillet 1932. Elle fut officiellement ouvert à tou.te.s, et particulièrement à la base militante du SPD. Malheureusement, cette tentative d'une “union dans l'action” fut un échec à cause de conflits d'intérêts et de problèmes liés à la double appartenance à des organisations distinctes et antagonistes.

Congrès de fondation de l'Action antifasciste à Berlin le 10 juillet 1932 avec la présence de 1465 délégué.e.s venu.e.s de toute l'Allemagne. Parmi les délégué.e.s il y avait 132 sociaux-démocrates et 954 sans-partis.‌

Le logo de l'Action antifasciste était composé de deux drapeaux rouges superposés, orientés vers la gauche et entourés d'une bouée de sauvetage avec l'inscription « Antifaschistische Aktion ». C'était une création de l'Association des artistes visuels révolutionnaires, la "Assoziation revolutionärer bildender Künstler Deutschlands", ou ARBKD*.

La politique d'isolement de la gauche a duré jusqu'au 30 janvier 1933, lorsque les élites allemandes ont transmis le pouvoir à Hitler, le leader du parti nazi. A partir de ce moment-là, tout a basculé. Le plus grand mouvement de travailleurs-euses du monde fut écrasé et brisé par les SA et la police. Les syndicats furent interdits, ainsi que le KPD et le SPD. La défaite sans avoir pu se battre, est la pire des défaites. Le mouvement ouvrier était ainsi divisé entre sociaux-démocrates et communistes pour finalement se retrouver uni dans les camps de concentration.

Que pouvons-nous apprendre aujourd'hui?

Contre les dangers de la droite et de l'extrême-droite, nous ne pouvons pas compter sur l'Etat, mais uniquement sur nos propres forces.

Nous avons besoin de grandes actions de masse contre le fascisme.

Cette lutte ne peut se limiter à une minorité radicale**. Toutes les organisations du mouvement ouvrier doivent être encouragées à mobiliser activement leurs membres, en particulier les syndicats, mais aussi la gauche en général.

Quand des néo-nazis arrivent à leur manifestation en train, quelques centaines d’antifascistes peuvent bloquer le train, mais un.e seul.e conducteur.trice de locomotive peut également refuser de les transporter. Quelques centaines d’antifascistes peuvent empêcher des déportations à l'aéroport par un blocus, mais un.e seul.e pilote, qui refuse de décoller, aussi. Ce n'est que par l'organisation des travailleurs-euses que de telles actions peuvent être efficaces et planifiées. Seul.e.s les travailleurs-euses ont le pouvoir de faire respecter les revendications sociales et démocratiques de tou.te.s les exploité.e.s et de tou.te.s les opprimé.e.s***.

Pour en savoir plus sur l'histoire de l'Action Antifasciste nous vous conseillons le livre de Bernd Langer récemment traduit en français “Antifa, histoire du mouvement antifasciste allemand”.‌‌

* Ce n'est qu'à la fin des années 1980 que l'Antifa [M]   de Göttingen et le groupe "Kunst und Kampf" (Art et Lutte) créèrent le logo réactualisé de l’Action Antifasciste que tout le monde connaît aujourd’hui. La nouveauté réside d’une part dans l'inclusion des anarchistes en représentant l’un des deux drapeau en noir, d’autre part dans un logo plus épuré, plus design et tourné vers la droite. L'Antifa [M] de Göttingen a également été connu pour son utilisation systématique de la tactique du  "black bloc". Il a été dissout par l'Etat fédéral allemand au début des années 1990, accusé d'être une organisation terroriste.

** Par là nous ne voulons pas sous-estimer le rôle que peuvent jouer des petits groupes autonomes antifascistes qui tiennent la rue face à la violence fasciste, mais davantage mettre en avant le fait que la lutte doit d'être massive et populaire.

*** Le refus de participer à une guerre impérialiste, par les dockers de Marseille et de Gênes, est un bon exemple récent. Les armes de l’Arabie Saoudite destinés à la guerre contre le Yémen, n’ont pas pu transiter par ces ports grâce à la solidarité et l’internationalisme des travailleurs-euses.‌‌