Ecrivain et journaliste péruvien, José Carlos Mariátegui a appuyé les luttes ouvrières et s’est prononcé contre l’exploitation des indigènes. Censuré et pourchassé, exilé en Europe il rencontre les échos de la révolution russe et les révoltes du prolétariat turinois. Intellectuel et militant créatif il a posé les bases du marxisme latino-américain.

José Carlos Mariátegui naît en 1894 à Moquegua au sud du Pérou. Il grandit au sein d’une famille pauvre, sa mère est métisse et couturière. Son père, employé de l'administration publique, les abandonne.

Mariátegui a 8 ans quand une infection à la jambe gauche l’oblige, lui et sa famille, à déménager à la capitale : Lima. Son repos forcé le pousse dans l’étude et la lecture en autodidacte. Il commence à travailler à l'âge de quatorze ans dans l’atelier éditorial du journal La Prensa comme apprenti. Il gravit les échelons et devient rédacteur.

Dans sa jeunesse, Mariátegui se lie d’amitié avec Alfredo González Prada, fils de Manuel González Prada, l’écrivain anarchiste et le penseur de la gauche péruvienne qui dénonçait déjà en son temps l’exploitation ouvrière et l’oppression des indigènes.

Au début de sa carrière de journaliste, Mariátegui évolue au sein des milieux aisés de la capitale. Il appellera plus tard ces années son "âge de pierre”. En 1916, après avoir quitté La Prensa, Mariátegui travaille alors pour le quotidien “El Tiempo”, tribune de gauche et d'opposition au gouvernement de l’aristocrate José Pardo.

En 1918, Mariátegui est parmi les fondateurs de Nuestra Epoca qui ne fera que deux numéros à cause du scandale provoqué par un article anti-militariste. Il abandonne alors définitivement le journalisme littéraire pour un engagement politique socialiste. La révolution russe de 1917 a eu un rôle décisif dans sa politisation en tant que journaliste.

José Carlos Mariátegui.

En 1919, Mariátegui  lance la revue La Razón, considéré comme le premier journal de gauche péruvien, ou il appuie la lutte des étudiants pour la réforme universitaire et les travailleurs.euses dans les luttes syndicales. Mariátegui est alors victime de l’autoritarisme du gouvernement d’Augusto Leguía qui n’accepte aucune opposition à sa “république aristocratique”. Il est contraint à l'exil et part pour l’Europe à 22 ans. Ce voyage sera plus tard considéré par Mariátegui comme son apprentissage politique.

A son arrivée, l’Europe sort de la première guerre mondiale et est traversée par des mouvements révolutionnaires inspirés par les événements de la révolution russe. En Italie, Mariátegui assiste aux révoltes ouvrières du “Biennio Rosso” et à la fondation du parti communiste italien dans la ville de Livourne. Au courant des années 1919-1920, il a participé en tant qu’observateur aux conseils ouvriers qui avaient pris, spécialement dans le région de Turin, le contrôle des usines et donc de la production.

Il rentre au Pérou en 1923 marqué par son expérience européenne et avec l’ambition de formuler et d’organiser un socialisme péruvien. Mariátegui reprend contact avec le mouvement ouvrier et organise des conférences à l’Université popu­laire González Prada, fon­dée en 1921 par les anar­chistes. En 1924, Mariátegui prend la tête du journal La Claridad, de la fédération étudiante et demande à ce qu’il devienne l’organe de fédération ouvrière. C’est en cette même année que Mariátegui est victime de graves problèmes de santé et doit se faire amputer de la jambe droite. Cet épisode ne parvient pas à briser la volonté et l’esprit combatif de Mariátegui. En 1926 apparaît le premier numéro de la revue légendaire Amauta (1) qu’il dirigera jusqu’à sa mort. La revue était clairement de tendance indigéniste (2) et affichée comme telle de par son nom et son graphisme. La valorisation de l’art populaire et indigène fût une des forces de la revue. La tendance socialiste était également clairement assumée.

Couverture du premier numéro de Amauta, septembre 1926.
“Nous étudierons tous les grands mouvements de renouveau politique, philosophique, artistique, littéraire et scientifique. Tout ce qui est humain est à nous…” Présentation de Amauta septembre 1926

Amauta était une revue culturelle, de réflexion et idéologique qui abordait des sujets divers et variés. Bien que Mariátegui n’ait pas fréquenté les universités et qu’il ait acquis tout son savoir en autodidacte, il promeut l’éducation comme outil de libération.

"Il n'est pas possible de démocratiser l'éducation d'un pays sans démocratiser son économie et donc sa superstructure politique.”

En 1927, le gouvernement d’Augusto Leguía réprime à nouveau le mouvement ouvrier ainsi que Mariátegui en l'emprisonnant sous prétexte de complot communiste.

En 1928, Mariátegui et un cercle de camarades forment la première cellule du parti socialiste péruvien (futur parti communiste péruvien) dont il deviendra le secrétaire général. La même année il lance le journal ouvrier Labor en faveur de la création d’une confédération syndicale au niveau national et écrit son oeuvre majeure “7 Essais d’interprétation de la réalité péruvienne”, une des premières études sociales et politiques du Pérou, mais également un programme politique.

En mai 1929, Mariátegui participe à la constitution de la Confédération Générale des Travailleurs du Pérou (CGTP). Quelques mois plus tard le journal Labor est fermé par le gouvernement d’Augusto Leguía et la police perquisitionne le domicile de Mariátegui. Il meurt le 16 avril 1930, à l'âge de 35 ans, suite à ses problèmes de santé et aux complications de ses blessures.

Ses idées sont d'abord combattues par l’orthodoxie stalinienne du Komintern (3) et le parti communiste péruvien, puis oubliées. Ce n’est qu’à partir des années 50’ avec les événements de la révolution cubaine que la pensée de Mariátegui ressurgit.

Afin de mieux vous présenter l’approche marxiste et révolutionnaire de ce penseur latino-américain, la rédaction de Radix vous propose d’approfondir quelques concepts clés de la pensée de Mariátegui :

Le Mythe

Mariátegui été grandement influencé par Antonio Gramsci mais également par Georges Sorel (4) et son concept du “Mythe” développé dans Réflexions sur la violence. Le “Mythe” comme moteur pour enclencher les luttes sociales, est un outil essentiel pour comprendre le socialisme latino américain de Mariátegui. Il faut voir le concept de “Mythe” non comme un mensonge ou une fiction, mais comme un catalyseur, un élément mobilisateur en lien avec l’affect et la passion. Le “Mythe” qui active les masses populaires vers la transformation de la réalité.

Le “Mythe” de Sorel était la grève générale contre la bourgeoisie, celui de Mariátegui sera celui du “communisme inca” contre les modèles politiques, économiques et culturels importés et imposés par les colons.

Le “Communisme Inca”

« Le socia­lisme est pré­sent dans la tra­di­tion amé­ri­caine. L’organisation com­mu­niste, pri­mi­tive, la plus avan­cée que l’Histoire ait connue est l’or­ga­ni­sa­tion inca. »
“Les « communautés », qui ont fait preuve dans les conditions d'oppression les plus dures, d'une résistance et d'une obstination des plus impressionnante, sont l'instrument naturel de socialisation de la terre. L'Indien a des habitudes de coopération profondément enracinées. Même quand la propriété communautaire se transforme en propriété individuelle, la coopération se maintient, les travaux les plus durs se font en commun, non seulement dans la sierra mais aussi sur la côte où, pourtant, un plus fort degré de métissage va à l'encontre des traditions indigènes. La « communauté » peut se transformer en coopérative avec un minimum d'effort.”

Une des thèses centrales des “7 Essais d’interprétation de la réalité péruvienne” est le “communisme Inca”, ou le travail est organisé collectivement et la propriété privée n’existe pas, comme germe du socialisme. Rosa Luxemburg définissait, elle aussi, le régime socio-économique des incas comme « communiste » dans son Introduction à la critique de l’économie politique publié en 1925.

Le problème “indien” est intrinsèquement lié au problème de la terre. La réforme agraire est présentée par Mariátegui comme la solution contre la misère et le servage que subissent les communautés indigènes.

La pensée de Mariátegui est le marxisme. Elle part du constat que nous vivons dans une société capitaliste. Une société traversée par de profondes contradictions qui conduit à une polarisation sociale et politique à travers la lutte des classes. Mais également la possibilité d’aller de l’avant et de créer une société plus égalitaire et plus juste : le socialisme.

Néanmoins, Mariátegui ne se contente pas reproduire le marxisme, il l’innove pour l’appliquer à la réalité péruvienne. Le marxisme n’étant pas une recette toute faite et transposable au contexte et aux problèmes du Pérou et de l’Amérique latine, l’axe de la pensée Maraitéguiste est l’indigène et les communautés paysannes comme sujets révolutionnaires aux côtés des travailleur.euse.s. La libération de l’indigène allant de pair avec la libération du prolétaire et à l’abolition des systèmes capitalistes, féodaux, coloniaux et racistes.

“Nous ne voulons certainement pas que le socialisme soit en Amérique un calque et une copie. Ce doit être une création héroïque. Nous devons donner vie, avec notre propre réalité, dans notre propre langue, au socialisme amérindien.” Anivesario y balance (Amauta, n° 17, septembre 1928)
“Le socialisme organise et définit les revendications des masses, de la classe des travailleurs. Or, au Pérou, les masses – la classe des travailleurs – sont aux quatre cinquièmes des indigènes. Notre socialisme ne pourrait pas, donc, être péruvien – ni même socialiste – s’il ne se solidarisait pas, avant tout, avec les revendications indigènes”

Anti-impérialisme et internationalisme

Au courant des années 20’ Mariátegui a engagé, avec d’autres intellectuels de gauche et compagnons de route, le débat sur la meilleure stratégie révolutionnaire afin de libérer du joug colonial et capitaliste tous les peuples opprimés d’Amérique latine.

Une des ces intellectuels était Victor Raul Haya de la Torre, fondateur et leader de l’Alliance Révolutionnaire Populaire d'Amérique (ARPA). Haya de la Torre avait abandonné l’approche marxiste en faveur d’un discours populiste, lequel défendait l’alliance de classe entre indigènes, bourgeois et prolétaires afin de mettre à mal le féodalisme et de vaincre l'impérialisme. Le marxisme était critiqué comme étant une conception “eurocentrée”, faite sur mesure pour convenir aux réalités sociales du vieux continent mais inadaptée et inapplicable pour le développement semi-féodal de l’Amérique latine. La réponse de Mariátegui ne s’est pas faite attendre : seulement le socialisme révolutionnaire est en mesure d'amener un programme pour une position authentiquement anti-impérialiste.

Ni la bourgeoisie ni la petite bourgeoisie au pouvoir ne peuvent mener une politique anti-impérialiste.”

En même temps qu’il défendait l’universalité du marxisme face aux attaques de la part des cadres de l’ARPA, Mariátegui a aussi fait face aux attaques venant de la Troisième Internationale. En 1929, le Komintern avait invité toutes les formations communistes et socialistes à sa première conférence d’Amérique Latine. Mariátegui n’avait pas pu s’y rendre physiquement à cause de sa maladie qui était en train de prendre le dessus, mais ses camarades y étaient allés et avaient provoqué un scandale en refusant de se plier à la ligne imposée par la Troisième Internationale. Cette “bonne ligne” consistait à envisager une révolution de type bourgeois-démocratique pour les nations colonisés ou semi-colonisés.

En conclusion, nous sommes anti-impérialistes parce que nous sommes marxistes, parce que nous sommes révolutionnaires, parce que nous nous opposons au capitalisme le socialisme comme système antagoniste, appelés à lui succéder, parce que dans la lutte contre les impérialismes étrangers nous remplissons nos devoirs de solidarité avec les masses révolutionnaires d'Europe.”  Thèse présentée à la première Conférence communiste latino-américaine en 1929
« […] la civi­li­sa­tion capi­ta­liste a inter­na­tio­na­li­sé la vie de l’hu­ma­ni­té, elle a créé entre tous les peuples des liens maté­riels qui éta­blissent entre eux une soli­da­ri­té inévi­table. L’internationalisme n’est pas seule­ment un idéal ; c’est une réa­li­té his­to­rique. […] Le Pérou, comme les autres peuples amé­ri­cains, n’est pas, par consé­quent, hors de la crise : il est à l’in­té­rieur. […] Une période de réac­tion en Europe sera aus­si une période de réac­tion en Amérique. Une période de révo­lu­tion en Europe sera aus­si une période de révo­lu­tion en Amérique. »

Aujourd’hui encore, un peu partout en Amérique latine, nous pouvons retrouver l’influence de la pensée mariateguiste, tant dans les élites politiques appartenant à la “Vague rose” (Ecuador, Bolivie, Venezuela, Brésil, Uruguay, etc.) que dans des mouvements sociaux et paysans tel que le Movimento dos Trabalhadores Rurais Sem Terra, le mouvement de travailleurs sans-terre au Brésil ou encore chez les Zapatistes dans les sud-ouest du Mexique.

A l’aube de ce 21ème siècle, le fantôme Mariátegui plane encore en Amérique latine, mais ses écrits et sa pensée ne sont malheureusement pas assez étudiés au delà de ce sous-continent.

"La révolution n'est pas seulement la lutte pour le pain, mais aussi la conquête de la beauté."
  1. Enseignant ou le sage en quechua. Les Amautas étaient, au temps de la conquête espagnole, le nom de ceux qui avait en charge l'éducation des jeunes nobles de l'empire inca.
  2. Mouvement politico-social qui s'est développé vers les années 1920 en Amérique latine, notamment dans les pays andins, pour plaider la cause des masses indigènes opprimées par le système semi-féodal hérité de la colonie. (Son grand théoricien fut J. C. Mariátegui. Ses principaux représentants sont Alcides Argüedas, Jorge Icaza, Ciro Alegría et José María Arguedas.) Ensemble de doctrines et de politiques qui insistent sur le rôle primordial de la civilisation indienne en Amérique latine.
  3. L'Internationale communiste, souvent abrégée IC (également appelée Troisième Internationale ou Komintern d'après son nom russe Коммунистический интернационал, Kommounistitcheskiï internatsional), était une organisation née de la scission de l'Internationale ouvrière réalisée le 2 mars 1919 à Moscou sous l'impulsion de Lénine et des bolcheviks. Elle regroupait les partis communistes partisans du nouveau régime soviétique, beaucoup étant issus de scissions au sein des partis socialistes et sociaux-démocrates de la IIe Internationale.
  4. Syndicaliste révolutionnaire français et un des principaux introducteurs du marxisme en France.

SOURCES

L'indigénisme marxiste de Jose Carlos Mariategui - Michael Löwy dans Actuel Marx 2014/2 (n° 56), pages 12 à 22

Mariátegui ou le socialisme indigène - Jean Ganesh dans la Revue Ballast